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lundi, 29 juin 2015

« Nous voulons faire de la Côte d’Ivoire un hub régional »

Propos recueillis par Joan Tilouine et Serge Michel

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Abdourahmane Cissé est l’un des rares ministres francophones à avoir fait le déplacement au Cap pour l’édition africaine du Forum économique mondial qui s’est tenue du 3 au 5 juin. Ce polytechnicien, ex-trader de Goldman Sachs, a été nommé ministre du budget en novembre 2013. Il avait alors 32 ans. Depuis, il tente de rétablir une fiscalité, créer les conditions propices pour séduire les investisseurs et faire de la Côte d’Ivoire un « hub régional ».


 

Il veut croire en une renaissance du « miracle ivoirien » mis à mal par une longue crise politique et militaire de 1999 à 2011, date de l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara qui va briguer un second mandat lors de l’élection présidentielle d’octobre.

La Côte d’Ivoire a reçu les éloges de plusieurs investisseurs présents au Cap. Cela vous surprend-il ?

Je crois que la Côte d’Ivoire a considérablement évolué depuis 2011, notamment sur le plan économique. Aujourd’hui, le secteur agricole pèse moins de 30 % de notre PIB et nous mettons l’accent sur l’industrialisation pour augmenter nos capacités de transformation. La première chocolaterie du pays a été inaugurée le 18 mai par le groupe français Cémoi. Nous disposons enfin de toute la chaîne de valeur du cacao pour créer du chocolat « made in Côte d’Ivoire ». Nous voulons faire de même pour l’anacarde [noix de cajou], et continuer de développer le secteur des services.

Le gouvernement a su renforcer des institutions très fragilisées par la crise et a défini une vision claire et ambitieuse pour le pays. Ce qui a été dit par le président Ouattara a été fait. Les institutions internationales saluent le retour à une bonne gouvernance et les efforts fournis en matière de transparence des marchés.

Lire aussi : Une première chocolaterie au pays du cacao

Pourtant, deux ans après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, la corruption en Côte d’Ivoire avait été pointée du doigt par les ONG et le Secrétariat général à la gouvernance et au renforcement des capacités. Au premier trimestre de l’année 2013, la majorité des marchés concédés avaient été passés de gré à gré.

Cela appartient désormais au passé car nous avons assaini le climat des affaires depuis. Aujourd’hui, nous communiquons sur l’ensemble des marchés public, ministère par ministère, et nous permettons aux investisseurs d’accéder aux prévisions des marchés à venir. Du coup, le taux de passation des marchés de gré à gré est passé de 40 % en 2013 à près de 20 % l’année suivante. Il en va de même en matière de pétrole : l’ensemble des flux financiers et physiques de ce secteur sont rendus publics.

Quid des investissements consentis par le gouvernement ivoirien ?

Nous avons inversé la structure du budget. Aujourd’hui, nous consacrons le tiers de notre budget aux dépenses d’investissement contre 15 % en 2010. Nous nous sommes efforcés de contenir nos dépenses de fonctionnement et d’améliorer notre prélèvement de l’impôt.

Nous avons des bénéfices industriels et commerciaux de l’ordre de 25 %, ce qui est peu. Trop d’entreprises ne paient pas une contribution juste à l’Etat. Nous avons donc connecté informatiquement la douane et les impôts, pour être informé des transactions douanières et pouvoir reconstituer les chiffres d’affaires. Je peux vous dire qu’on a découvert des chiffres d’affaires de moins de 50 millions de francs CFA (près de 76 000 euros) pour des entreprises dont les importations se chiffraient en milliards de francs CFA ! Je me suis amusé à croiser ces chiffres pour les 100 plus grandes entreprises de Côte d’Ivoire et il y a des surprises…

Lire aussi : Comme l’Europe s’essouffle, le Maroc va respirer en Afrique

Mais il y a encore des activités, notamment d’extraction minière qui échappent à tout contrôle de l’Etat…

La totalité du territoire est sous contrôle de l’administration fiscale et douanière. Des petits malins peuvent essayer de contourner les règles mais nous sommes intransigeants. Il n’y plus d’impunité et, pour ma part, c’est tolérance zéro ! Car sans taxation juste et équitable, la compétition entre les acteurs privés serait faussée. Or, c’est de mon devoir d’assurer un environnement concurrentiel équitable et je peux vous assurer que dans mon ministère, c’est la culture du résultat qui prime.

Pour entamer ces transformations, vous vous êtes entouré de technocrates formés à l’étranger issus, comme vous, du secteur privé ?

Mon directeur de cabinet est un polytechnicien, comme moi, ma conseillère juridique était chez UBS à Londres… J’ai formé une équipe composée à la fois de collaborateurs venus du privé et de serviteurs de l’Etat plus expérimentés, qui ont fait leurs preuves. Il n’est pas toujours évident de faire revenir au pays les meilleurs diplômés ivoiriens en poste dans des grandes sociétés étrangères. Servir l’Etat nous prive de bonus de fin d’année et de salaires très élevés, mais procure une satisfaction sans égale.

Comment vous positionnez-vous par rapport au géant économique qu’est devenu le Nigeria ?

Il y a une compétition saine entre Lagos et Abidjan. Mais nous souhaitons qu’un investisseur qui pense à l’Afrique de l’ouest pense d’abord à la Côte d’Ivoire. Il faut admettre que les pays anglophones ont un petit avantage sur nous. Il suffit de regarder des événements comme cette édition africaine du Forum économique mondial, où il y a toujours plus d’anglophones.

Nous voulons être le hub économique régional. D’ailleurs, nous venons d’avoir notre agrément pour effectuer des vols d’Abidjan vers les Etats-Unis. Ce qui va permettre un flux aérien beaucoup plus important. En 2014, nous avons eu le même niveau de trafic qu’en 1999, date du déclenchement de la crise. Cela nous a pris 15 ans !

De 2012 à 2014, la Côte d’Ivoire enregistre une croissance de 9 % et prévoit cette année une croissance à deux chiffres. Les Ivoiriens en profitent-ils concrètement ?

Notre politique d’investissement favorise une croissance la plus inclusive possible. Les dépenses consacrées aux secteurs pour la lutte contre la pauvreté (éducation, santé, accès à l’eau potable, électricité…) sont passées de 1 300 à 1 500 milliards de francs CFA entre 2013 et 2014. Nous leur prévoyons un budget de 1 700 milliards de francs CFA l’année suivante. Ce qui a permis d’électrifier plus de 1 000 villages et, au cours de ces trois dernières années, la Côte d’Ivoire a produit autant d’eau potable qu’entre l’indépendance en 1960 et 2010 !

Toutefois, il reste encore beaucoup à faire. Le secteur privé doit également jouer un rôle plus important. Nous souhaitons que les acteurs privés créent des emplois de qualité pour les jeunes Ivoiriens diplômés. Et non plus seulement dans le secteur agricole. D’autant qu’une classe moyenne émerge, comme le démontre l’annonce d’ouverture à Abidjan d’un hypermarché par Carrefour.

Quels sont les principaux obstacles qui continuent de freiner le développement ?

D’abord, le manque d’accès au financement pour les petites et moyennes entreprises ivoiriennes, ce qui freine le développement de l’économie locale et la création d’emplois.

Ensuite, il nous faut fluidifier les transactions inter-régionales pour parvenir à mieux tirer parti des marchés de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest et l’Union économique et monétaire ouest-africaine.

Enfin, l’informel représente près de 50 % de notre économie. Nous avons donc facilité les conditions de création d’entreprise, désormais possible en 24 heures à un coût rabaissé de 15 000 francs CFA contre 180 000 avant. Cela porte ses fruits : en janvier 2015, plus de 1 000 nouvelles entreprises ont été créées contre 5 000 au cours de toute l’année 2014.

 

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