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vendredi, 14 janvier 2011

En exclusivité:Le president Alasane ouattara

Ouattara: "Le temps travaille contre la Côte d'Ivoire"

Toujours reclus sous protection des Casques bleus de l'Onu dans son quartier-général de l'Hôtel du Golf d'Abidjan, et ce six semaines après sa victoire au second tour du scrutin présidentiel du 28 novembre dernier, Alassane Dramane Ouattara a accordé l'entretien qui suit jeudi soir.

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Les affrontements meurtriers survenus ces jours derniers dans le quartier d'Abobo, dans le nord d'Abidjan, et les attaques dirigées contre l'Onuci, le mission des Nations unies en Côte d'Ivoire, reflètent-ils un changement de nature de l'épreuve de force engagée?

Oui. Ce qui se passe à Abobo témoigne clairement d'un affaiblissement de Laurent Gbagbo. On a vu a cette occasion des policiers dire qu'ils ne veulent plus se sacrifier. Même chose pour la Gendarmerie, qui a refusé d'intervenir. Ne reste donc que la Garde républicaine et le Cecos [Centre de commandement des opérations de sécurité]. De même, le comportement adopté envers l'Onuci atteste une évidente fébrilité. De nombreux militaires m'appellent pour me rejoindre. Dès la semaine prochaine, je serai en mesure d'annoncer les ralliements de plusieurs officiers généraux, officiers supérieurs et simples officiers.

Laurent Gbagbo répète volontiers que le temps est l'autre nom de Dieu. Pour qui travaille le dieu du temps ? Pour vous ou pour lui ?

Le temps travaille avant tout contre la Côte d'Ivoire et les Ivoiriens. Franchement, j'aurais préféré commencer mon mandat le 4 décembre. Peut-être Laurent Gbagbo pense-t-il qu'en s'accrochant ainsi, en grappillant encore deux ou trois semaines, il finira, comme en 2005, par gagner cinq années. Mais il existe une différence entre 2005 et 2011. A l'époque, son immunité lui permettait d'échapper à la Cour pénale internationale. Tel n'est plus le cas. Au contraire, il ne fait qu'alourdir chaque son dossier, quitte à se placer lui-même entre les mains de la CPI. Bref, si le temps ne joue pas en notre faveur, je doute qu'il joue pour lui.

Avez-vous, de manière directe ou indirecte, des contacts avec le président sortant ?

Non. Il n'est pas crédible. Il ne tient aucun engagement. J'ai cru dans le passé à ce dialogue, qui a d'ailleurs abouti, en 2007, aux accords de Ouagadougou, conclus entre Laurent Gbagbo, [l'ex-président] Henri Konan Bédié et moi-même. Aujourd'hui, ça n'en vaut pas la peine. Un ambassadeur m'a indiqué récemment qu'Alcide Djédjé [ancien ambassadeur ivoirien aux Nations unies et "ministre des Affaires étrangères" de Laurent Gbagbo] souhaite me rencontrer. J'ai répondu qu'il pouvait voir mon conseiller diplomatique Ali Coulibaly, que je viens de nommer ambassadeur à Paris. Gbagbo et les siens ne respectent rien et ne comprennent que le langage de la force. C'est d'ailleurs ainsi que ça va se terminer.

A ce stade, votre rival ne semble guère redouter l'opération militaire qu'échafaude la Cedeao (Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest)...

Quand il verra le déploiement des troupes, il changera d'attitude. Comme le disait le maréchal Lyautey, il faut montrer sa force pour ne pas avoir à s'en servir. Le 18, mardi prochain, les chefs d'état-major de la Cedeao se retrouvent à Bamako [Mali]. L'étape suivante, ce sera leur venue à Bouaké [fief de l'ex-rébellion], pour les repérages de terrain. Ce signal fort changera la donne. D'autant que dans le même temps, des chefs d'Etat de la région, dont le Burkinabé Blaise Compaoré et le Togolais Faure Gnassingbé, iront visiter les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'Onu ainsi que l'Inde. Puis viendront d'autres échéances. A commencer par la réunion des chefs d'Etat de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), le 22, avant le sommet de l'Union africaine, à la fin du mois. Autant dire que le statu quo ne va pas durer très longtemps.

Craignez-vous qu'avec le temps, le "front africain" se fissure, du fait notamment des réticences de pays dont plusieurs millions de citoyens vivent en Côte d'Ivoire à participer à une action armée?

C'est l'argument invoqué par certains d'entre eux. Reste que pour une intervention de cette nature, seuls comptent quelques pays clés. Quand l'Otan s'engage quelque part, elle n'a pas besoin que tous ses membres contribuent. Bien sûr, Laurent Gbagbo compte encore quelques soutiens dan la région. Il n'empêche que tous les chefs d'Etat du continent, dont le Sud-Africain Jacob Zuma, reconnaissent qu'Alassane Ouattara est bien le président élu de Côte d'Ivoire. Gbagbo sait qu'il a perdu les élections. Voilà vingt ans, son combat pour le pluralisme suscitait l'admiration de beaucoup. Tout ça pour terminer d'une manière lamentable. Il est en train de ruiner le peu de crédit qui lui restait. On sait que le pouvoir rend fou. Mais à ce point...

Est-il exact que des divergences tactiques, voire stratégiques, vous opposent à votre Premier ministre, l'ex-chef rebelle Guillaume Soro?

Pas du tout. N'oubliez pas que Guillaume Soro est aussi le titulaire du portefeuille de la Défense. Quand il parle de l'usage de la force, il est donc dans son rôle. Et il le fait avec mon aval préalable. Si l'entretien que j'accorde à L'Express est aussi tardif, c'est que nous étions lui et moi en réunion depuis 20H30, comme tous les soirs.

Vous avez pour votre part alterné au fil des jours propos conciliants et mises en demeure menaçantes, au risque de paraître indécis. Pourquoi ?

C'est possible. Il peut m'arriver de mal m'exprimer. Ce qui importe, c'est que le pays a trop souffert de cette crise, de ces déchirements. J'ai fondé ma campagne électorale sur la réconciliation, et j'y crois. Cinq millions d'Ivoiriens ont voté, soit seulement le quart de la population. Je veux m'occuper aussi des trois-quarts qui n'ont pas pris part au scrutin. Comme des 45% d'électeurs qui n'ont pas voté en ma faveur au second tour. Je ne suis pas aussi impatient que la majorité de mes compatriotes. Pas question de patauger dans le sang et d'enjamber les cadavres pour accéder au palais présidentiel. Le moment est venu de panser les plaies, de rassembler. Voilà pourquoi j'ai tendu la main à Laurent Gbagbo. Un jour, il faudra pardonner.

Comment concilier pardon et devoir de justice?

Il faudra créer, comme en Afrique du Sud, une commission Vérité et Réconciliation. J'ai déjà en tête un schéma qui pourrait convenir. Il

faudra que soient reconnus les droits des victimes et de leurs parents. C'est au terme de ce processus très lourd que viendra le temps du pardon.

Existe-t-il un risque de partition entre la Côte d'Ivoire "utile" au sud, celle du cacao, du café, du pétrole et des ports, que contrôlerait Gbagbo, et une bonne moitié nord du pays, qui vous reviendrait ?

Aucun Ivoirien n'acceptera jamais ça. D'autant que l'idée d'une fracture Nord-Sud ne tient pas. Le 28 novembre, j'ai recueilli plus de 40% des suffrages dans le Sud. Si Laurent Gbagbo pensait pouvoir agir de la sorte, j'y mettrai fin très vite.

Un mot sur l'argent, le nerf de la guerre. A ce stade, vous détenez bien la signature de la Côte d'Ivoire auprès de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest (Bceao), mais ni le chéquier, ni la combinaison du coffre...

Ce n'est pas faux. Voilà pourquoi je travaille avec mon équipe à prendre le contrôle des flux financiers et des recettes. Dans une semaine, on aura bien verrouillé le pétrole, le cacao, le café, mais aussi les impôts et taxes. Le clan Gbagbo a vidé les caisses de toutes les sociétés étatiques. La Petroci [pétrole] ou la Sir [raffinage] n'ont plus un sou vaillant. Tout a été utilisé pour payer les salaires de décembre. De même, notre Banque centrale ne joue pas le jeu. Ce qui explique la présence du directeur général et de son adjoint sur la liste des personnalités à sanctionner. Or, tous deux m'ont écrit hier une lettre dans laquelle ils expliquent avoir agi sous la contrainte. Je comprends combien cette période transitoire s'avère délicate pour les patrons, ivoiriens ou étranger, soumis à d'énormes pressions par un régime illégal en mal de cash. Des méthodes de brigands, prêts à user de la menace et de la kalachnikov. Si cela continue ainsi, des entreprises vont fermer, condamnant leurs salariés au chômage. Gbagbo a poussé le bouchon trop loin ; il y a aura un retour de manivelle.

Avez-vous de fréquents contacts téléphoniques avec Nicolas Sarkozy ?

Nous nous parlons chaque fois que nécessaire. Mais il peut aussi m'appeler pour prendre de mes nouvelles. Lui et moi sommes d'abord des amis. Et nous l'étions bien avant cette crise. Quand je passe à Paris, je vais le voir. A vrai dire, si j'ai cinq ou six vrais amis dans le monde, il en fait partie.

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