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lundi, 10 janvier 2011

Côte d'Ivoire : l'histoire d'un naufrage annoncé

Côte d'Ivoire : l'histoire d'un naufrage annoncé

Le « modèle ivoirien » a sombré sous les - mauvais -coups des politiques. Mais pas seulement. Retour sur image d'un pays, qui, en cinquante ans, a connu autant d' « années glorieuses » que d'années de dérives.

Je suis revenu à Abidjan il y a trois mois après y avoir vécu plus jeune. Je peux vous dire que rien ne semble y avoir changé depuis les années 1990 », constate cet expatrié. « C'est comme si le temps s'était arrêté », confirme un autre.

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Cette région d'Afrique de l'Ouest bénie des dieux du cacao et de la caféine, avant d'être touchée par la fée pétrolière, a pourtant en son temps porté haut son titre de « pays des éléphants ». Au sortir des « vingt glorieuses », ces deux décennies d'une prospérité pilotée d'une main de fer par Félix Houphouët-Boigny après l'indépendance de 1960, la Côte d'Ivoire a sur le plan économique laissé sur place l'ensemble de ses voisins, tutoyant des taux de croissance asiatiques qui pouvaient lui faire prétendre intégrer le camp des pays émergents.

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Au bord de la fameuse lagune, « sa capitale ressemblait à Manhattan », rappelle le géographe Christian Bouquet dans son très riche ouvrage (1). On admirait sa modernité, ses routes, son réseau électrique, les succès de sa scolarisation, on enviait sa paix sociale et son intégration multiethnique. « Pays où tout était plus grand et mieux qu'ailleurs », la Côte d'Ivoire était une locomotive et un modèle pour sa « sous-région » - et bien au-delà. Comment donc ce pays devenu pionnier, phare et objet de la Françafrique a-t-il pu entrer dans le même laps de temps au Musée Grévin du développement ? « Un mauvais feu couvait partout », résume Christian Bouquet. Et les politiques ivoiriens n'ont jusqu'à aujourd'hui cessé de jouer les pyromanes, s'accordent les observateurs. Retour sur un drame en trois actes.

1 Le ver était dans le fruit

Le coup d'Etat de 1999 est souvent vu comme le coup d'envoi du naufrage ivoirien. Or il était à l'oeuvre bien avant la disparition du « vieux » en 1993, lorsque Alassane Ouattara était Premier ministre, car c'est le blocage du développement qui, en dégénérant, a constitué le terreau de la crise politique, estiment les analystes. carte.jpeg

Le « modèle » a très tôt montré de sérieux signes d'épuisement : dès 1981, Abidjan était contraint de signer un premier programme d'ajustement structurel avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. La poussée de la pauvreté, facteur de mise à feu des tensions sociales, était patente dès la première moitié des années 1980, rappellent les experts : à la mort d'Houphouët, le nombre des pauvres avait triplé. En 2000, le revenu par tête avait chuté de moitié par rapport à ce qu'il était en 1980. Le spectaculaire volontarisme économique du président mis en musique par un capitalisme d'Etat et son sens du compromis politique et social n'y ont rien fait. Trop centré sur une économie de plantation (cacao, dont le pays est le premier producteur mondial, et café) le modèle était trop dépendant de ces exportations, et de l'extérieur en général : des marchés, du transfert massif d'une main d'oeuvre agricole immigrée (du Mali et du Burkina-Faso, notamment), du capital, de la technologie et des cadres étrangers. « Même des pouvoirs régaliens, comme la monnaie (le franc CFA) ou la défense, étaient exercés par la France ! », ironise un chercheur. S'y est ajouté un choc démographique inédit : « C'est le pays où la croissance de la population a été la plus forte au monde : elle est passée de 3 à 21 millions en cinquante ans », explique Philippe Hugon, économiste à l'Institut international des relations stratégiques (Iris). Un peu comme si la France passait à l'équivalent de la population de l'Union européenne … « On est arrivé à un épuisement des disponibilités en terres sans que par ailleurs on puisse diversifier l'économie en profondeur », poursuit le chercheur. Pour une raison très simple : véritable carcan, le franc CFA (fort, car Paris ne voulait pas le dévaluer pour ne pas déplaire au président ivoirien) torpillait la compétitivité de toutes productions. Sans ajustement du taux de change, les programmes d'ajustement structurel ont échoué, le modèle s'est grippé et, de crises des cours du cacao et du café en fuite dans l'endettement international, « Houphouët a laissé en 1993 un pays ruiné », expliquent des diplomates. Une bombe à retardement.

2 Le poison de l'« ivoirité »

Tout occupés à leur ambition politique, les successeurs d'Houphouët-Boigny n'ont pas pris la mesure des choses. Déjà incapables de prendre le virage de la démocratie et de l'alternance, ni Konan Bédié ni Laurent Gbagbo n'ont su tirer parti des marges de manoeuvre de la dévaluation du CFA en 1994 et des aubaines de la conjoncture internationale. Les réformes libérales sont restées inabouties et le système néo-colonial est resté en place. Pire, même, le mécanisme de rente fondé sur les matières premières et toute la corruption et les gâchis qui vont avec étaientmaintenus … alors qu'était abandonnée l'indispensable redistribution sociale, si chère à Houphouët. « On est depuis 1999 face à un problème majeur de gouvernance, de réflexion stratégique et de dilapidation des recettes de l'Etat qui ne servent ni la croissance économique ni les équilibres sociaux ! » s'énervent les bailleurs de fonds d'Abidjan. L'incurie des politiques est largement reconnue. « La course au pouvoir "tout de suite" n'a laissé aucune chance à la course de fond du développement » , a ainsi écrit un groupe de chercheurs de l'IRD (Institut de recherche pour le développement-UMR DIAL) à propos de ces « entrepreneurs politiques » qui se sont fait une spécialité de creuser à leur profit des divisions entre Ivoiriens déjà avivées par l'appauvrissement et les inégalités.

Un levier politique s'est alors révélé d'une grande violence. L'introduction en 1994 du concept d'« ivoirité » par Henri Konan Bédié dans un pays peuplé d'une soixantaine de groupes ethniques et à 26 % d'étrangers venus des pays voisins voltaïques, du Togo ou du Ghana, et devenus les grands artisans du « miracle ivoirien », a servi de détonateur dans cette poudrière identitaire. Et ses effets s'en font sentir jusqu'à aujourd'hui. Il s'est décliné en trois temps. 1995 : publication d'un nouveau code pour l'élection présidentielle, retirant le droit de vote aux résidents africains non-ivoiriens, et rendant non-éligibles à la présidence (et au Parlement) ceux qui ne sont pas nés de père et de mère ivoiriens de naissance. Alassane Ouattara était ainsi exclu du scrutin. 1998, ensuite : en pleine pression sur les terres cultivables, la loi foncière de Konan Bédié favorise les autochtones en retirant aux étrangers le droit de posséder leur terre … à ceux-là même qu'Houphouët-Boigny avait fait venir en Côte d'Ivoire au nom du précepte « La terre à ceux qui la cultivent ! » 2000, enfin : les restrictions électorales sont inscrites dans la nouvelle Constitution.

« Autochtonie », « ivoirité », « ivoirisation » - autant dire « xénophobie » -ont aisément instrumentalisé les clivages ethniques et linguistiques dans ce contexte de crise économique et sociale. Une logique d'exclusion et de partition était alors en marche. Elle allait revenir en boomerang sur le développement en berne du pays.

3 Un pays « coupé en deux »

L'inévitable ne s'est pas fait attendre. Le 19 septembre 2002, la tentative de coup d'Etat contre Laurent Gbagbo conduite par les « Nordistes » soutenant les populations victimes de ces discriminations, puis leur sécession, va couper le pays en deux parties, et à nouveau condamner le redécollage économique du pays. Sur deux zones - la zone nord, soit 60 % du territoire et un tiers de la population, contrôlée par les rebelles, et la zone sud, restée dans le giron gouvernemental -s'est ainsi imposée, théoriquement jusqu'à l'accord de Ouagadougou de mars 2007, en fait jusqu'à aujourd'hui, une économie à deux vitesses. Si elle ne s'est pas effondrée, elle a fonctionné au ralenti, autorisant ici ou là un fonctionnement parfois florissant du secteur privé (banques, pétrole, téléphonie, grands groupes français, américains (...), mais a plombé l'activité et aggravé la pauvreté : aujourd'hui, même l'espérance de vie a baissé, note l'ONU. La Côte d'Ivoire reste ainsi l'économie en panne de l'Afrique de l'Ouest, et a perdu son avance sur ses partenaires.

La partition a surtout été administrative. « En 2008, il n'y avait plus aucune fonction publique au nord, remplacée par une administration féodale du type "racket contre protection" », explique un expert économique. Même les enseignants et les personnels de santé ont fui, laissant ainsi écoles et hôpitaux en déshérence. Mais ses effets économiques sont patents. « Il n'y a pas eu d'investissement de mise à niveau des infrastructures dans le pays depuis dix ans », se plaint-on à Abidjan, où le port, comme toute la zone sud, ont été partiellement coupés de leur profond hinterland régional. Car tout est devenu plus compliqué. La guerre a ensuite provoqué de nombreux départs : les capitaux sont partis vers d'autres cieux ; les investissements en part du PIB sont 4 fois moins importants que la moyenne de l'Afrique sub-saharienne, selon le FMI ; les bailleurs de fonds ont fermé leurs portes et même la prestigieuse Banque africaine de développement s'est exilée à Tunis ; les grandes entreprises ont déplacé leurs sièges régionaux à Accra au Ghana, à Dakar ou à Lomé ; 150 PME françaises et 15.000 ca-dres expatriés ont plié bagages ; et 1 million d'immigrés ont quitté le pays. Victimes d'une perte de confiance et de marchés, au total 13.000 entreprises ont fermé et le secteur privé a perdu plus de 500.000 emplois, selon la CCI d'Abidjan. « Du fait de la crise, Abidjan a perdu sa place de centre d'affaires », note sobrement l'OCDE.

Personne ne doute aujourd'hui que le moteur économique ivoirien puisse redémarrer, à la condition qu'alternance et démocratie s'installent au pouvoir. Les crises ont paradoxalement rebattu les cartes, assaini le marché, ouvert le pays à de nouvelles influences, et bailleurs de fonds et investisseurs sont dans les starting-blocks. « Gbagbo n'est pas Mugabe, il n'a pas cassé l'économie ! », ironise Philippe Hugon. Au royaume des aveugles …

DANIEL BASTIEN, Les Echos

10/01/11 | 07:00 | Daniel Bastien

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