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samedi, 03 avril 2010

Blaise Compaoré et la « question ivoirienne

Blaise Compaoré et la « question ivoirienne »: Chronique d’une « diplomatie inversée »
LA Dépêche Diplomatique

gbagbo.jpgBlaise Compaoré n’est pas un naïf ; ni un enfant de chœur. C’est un chef d’Etat responsable. Commentant ses propos sur Laurent Gbagbo, rapportés par Le Parisien (cf. LDD 0197/Mercredi 24 février 2010), il dira simplement (Le Figaro du 27 janvier 2003 - entretien avec Tanguy Berthemet) : « C’est mon rôle auprès de mes citoyens alors que notre pays a une longue frontière avec la Côte d’Ivoire […] Ces déclarations peuvent ne pas être acceptées. Mais ce sont mes déclarations ».



Compaoré vient de participer à Marcoussis à la mise en forme de l’accord de paix entre les « rebelles » et le gouvernement ivoirien. Pour lui, la donne est simple : « Le vrai problème [c’] est une élection présidentielle [celle d’octobre 2000] où on a exclu 15 des 19 candidats dont MM. Ouattara et Henri Konan Bédié. C’est, au départ, la véritable cause de la crise ivoirienne » ; « Si l’armée [ivoirienne] avait fait son devoir, elle aurait chassé les mutins et nous ne serions pas là à négocier » (Le Figaro - cf. supra).

Partant de ce double constat : un échec social qui résulte d’une erreur politique et un échec militaire qui résulte d’une faillite sociale : celle de Gbagbo, Compaoré (dans Le Figaro - cf. supra) dira que Marcoussis a « éclairci les trois points importants que sont les questions de la nationalité, de la « non-exclusion » et de la propriété rurale. C’est une voie vers la solution ». Mais il ajoutera aussitôt : « Bien sûr, il va maintenant falloir du temps pour mettre cela en musique. Et les difficultés sont encore nombreuses comme, sur le plan moral, faire accepter à chaque camp les modalités signées et recréer les conditions de la confiance mutuelle. Ensuite, l’identification des nationaux sera loin d’être simple. Il y a aussi la question des baux sur les terres. Mais nous sommes sur la voie du règlement ».

Abidjan va mal vivre la signature de l’accord de Marcoussis, sa validation par les chefs d’Etat, les représentants d’institutions internationales et régionales, les diplomates… réunis quelques heures plus tard au Centre des conférences internationales de l’avenue Kléber, à Paris (conférence qui se déroulera en présence de Gbagbo). La nomination d’un premier ministre de consensus, Seydou Elimane Diarra, et la participation des Forces nouvelles (ex-« rebelles ») au gouvernement, notamment aux portefeuilles de la Défense et de l’Intérieur, entérinées par les représentants de l’Etat à Paris, seront contestées dans la rue par les milices et les organisations « pro-Gbagbo ». Après Ouaga, c’est Paris qui est dans le collimateur d’Abidjan. Le 4 février 2003, l’accord de Marcoussis sera consacré par le Conseil de sécurité : c’est la résolution 1464.

Une fois encore, Compaoré ne sera pas dupe. Dans J.A./L’Intelligent (9-15 février 2003 - entretien avec Chérif Ouazani), il évoquera « le scepticisme nourri de l’expérience de nos relations avec notre voisin du Sud » et soulignera que la « large représentation de la communauté internationale [lors de la conférence de Kléber] conférait un caractère sérieux aux engagements pris par les acteurs de la crise ivoirienne ». Marcoussis, dira-t-il à Ouazani, « propose des solutions aux problèmes de fond de la Côte d’Ivoire. Pour sa mise en œuvre, rien n’interdit de se revoir. Nous n’en sommes pas encore là. Or le président Gbagbo ne l’a toujours pas fait ! ».

La préoccupation de Compaoré est alors la sécurité, en Côte d’Ivoire, des biens et des personnes classées « Burkinabè ». Sur cette question, la classe politique burkinabé est unanime à l’exception de Hermann Yaméogo (qui peut considérer que cet électron libre en fait partie ?). Pour le reste, Compaoré ne cessera de marteler que la crise ivoirienne est exclusivement une « crise ivoiro-ivoirienne ». A Marcoussis, dira Compaoré à la RTB lors d’un face-à-face avec la presse nationale (jeudi 5 août 2004), « on a parlé de la précarité de l’identification nationale, d’élections non-ouvertes, de légitimité du pouvoir d’Etat, de spoliation des terres des exploitants agricoles, de négation des droits de l’homme… C’est pour tout simplement vous dire que les Ivoiriens eux-mêmes sont conscients que les problèmes qu’ils vivent ne viennent pas du Burkina Faso. Les causes de ces problèmes sont à l’intérieur de la Côte d’Ivoire ».

Au mitan de 2004 se profilait à l’horizon l’organisation de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2005. Pour Compaoré (dans son entretien à la RTB), au lendemain de Marcoussis, une « question a été éludée » : celle de « la légitimité du pouvoir d’Etat qui [passe] nécessairement par des élections ouvertes » (question relancée par les accords de Accra III, le 30 juillet 2004). Dans ce dossier, il ne se mettait pas en avant mais inscrivait son action dans celle de la Cédéao. Le Burkina Faso « suit le dossier » mais ne mène pas une « médiation », dira-t-il, soulignant que « le Mali, le Burkina et la Côte d’Ivoire sont quand même trois pays inséparables. Le Mali et nous avons intérêt à accompagner la mise en œuvre de ces engagements ». A ceux qui pensaient qu’il avait des ambitions hégémoniques dans la sous-région, Compaoré répondra : « Notre intérêt est d’avoir à nos côtés un pays uni et stable […] Pour nous, ce qui est donc important, c’est la paix, l’unité, du nord au sud » (entretien avec Zyad Limam - J.A./L’Intelligent, 14-20 novembre 2004). A Limam, qui insistera dans la dénonciation d’un « impérialisme » burkinabè et évoquera une extension du Burkina Faso « jusqu’à Bouaké », l’installation « sur le fauteuil présidentiel ivoirien [de] quelqu’un proche [des] intérêts [burkinabè] », le « vieux rêve de rétablir un empire mossi, qui irait jusqu’en Côte d’Ivoire et au Ghana »,… Compaoré dira : « Je vais répondre à ce qui semble vous tracasser. Pour le Burkina, ce qui compte, ce qui est essentiel, c’est de pouvoir marquer notre différence. De pouvoir dire en toute liberté : nous sommes d’accord ou nous ne sommes pas d’accord. Et sur les questions importantes […] on sait ce que le Burkina pense ».

En 2004, Compaoré est sur le devant de la scène à la suite de la tenue à Ouagadougou du sommet de la Francophonie. Sur la question ivoirienne, Compaoré ne cessera d’enfoncer le clou : « Le véritable problème de la Côte d’Ivoire, c’est la légitimité du pouvoir actuel […] Je répète que, lorsque les deux principaux partis d’un pays sont exclus des élections, vous ne pouvez pas organiser la stabilité, même par les armes ». Dans cet entretien avec Jean-Louis Validire, publié par Le Figaro (6 décembre 2004), Compaoré remarquera, par ailleurs, que « les Forces nouvelles constituent l’élite de l’armée ivoirienne » et que le dossier ivoirien « est devenu une affaire des Nations unies ». Il reviendra également sur les allégations persistantes selon lesquelles le Burkina « rêverait d’une grand Etat qui irait jusqu’à Bouaké… » : « Nous avons suffisamment de terres et nous sommes vraiment engagés pour le respect des frontières héritées de la colonisation. Nous souhaitons plutôt le bon voisinage ». Un an plus tard, dans un entretien avec Tanguy Berthemet (Le Figaro du samedi 12-dimanche 13 novembre 2005), il reconnaîtra que si Ouaga n’a rien à voir avec les accusations de déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest (hormis la Côte d’Ivoire, on lui reprochait son « interventionnisme » en Mauritanie, au Liberia, en Sierra Leone), « il est vrai cependant que le Burkina est présent dans sa région et qu’il prend des positions. C’est normal ».

Nous sommes fin 2005. La Côte d’Ivoire n’a pas pu organiser sa présidentielle et le Burkina Faso, quant à lui, est en campagne. Compaoré sera réélu. Sans problème. Le 15 octobre 2007, il fêtera le vingtième anniversaire de son accession au pouvoir. Il est, plus que jamais, incontournable sur la scène continentale et dans les relations entre l’Europe et l’Afrique alors que la Côte d’Ivoire de Gbagbo s’enfonce dans le chaos politique, économique et social.

Blaise Compaoré et la « question ivoirienne (Suite et fin)

Marcoussis_cerceuil-4-0ae81.jpg2007. Cette année là, le 15 octobre, à Ouagadougou, Blaise Compaoré boucle ses vingt années d’exercice du pouvoir. C’est à Ouagadougou, aussi, le 4 mars, qu’a été signé l’accord dit, justement, de Ouagadougou, organisant une nouvelle étape dans la recherche d’une solution à la crise « ivoiro-ivoirienne ». Le leader des « rebelles », devenus Force Nouvelle, occupe désormais le poste de premier ministre et Compaoré est promu « facilitateur ».

Laurent Gbagbo, le président de la République de Côte d’Ivoire, qui perdure au pouvoir au-delà de son premier mandat (achevé en octobre 2005), est partout en perte de vitesse. Il n’est plus grand monde pour lui trouver des qualités ; il n’est plus grand monde pour glorifier son parcours « d’opposant », de « résistant » à la « Françafrique ». La Côte d’Ivoire vit, depuis le début du XXIème siècle sur des acquis dont il ne reste plus grand-chose. C’est en 2007 également que Simone E. Gbagbo, l’épouse du chef de l’Etat et bien plus qu’une « première dame », publie un pavé intitulé Paroles d’honneur. Dans lequel, elle ne cesse de reprendre la vieille antienne selon laquelle « les agresseurs [de la Côte d’Ivoire] viennent du Burkina Faso » et auraient été instrumentalisés par la France de Jacques Chirac et Dominique de Villepin qui veulent recoloniser la Côte d’Ivoire.

Cette diatribe est la dernière salve tirée par les « extrémistes » du régime Gbagbo. Elle n’est plus dans l’air du temps ; et eux ne sont plus dans le « sens de l’Histoire ». Chirac va quitter l’Elysée et à Abidjan chacun est conscient que Paris n’apportera pas, quel que soit le vainqueur de la présidentielle 2007, la même attention au dossier ivoirien. Ouaga se lasse, par ailleurs, des rodomontades et autres provocations de Madame Gbagbo. « Le peuple ivoirien a tiré les leçons fortes de ses propres manquements, de ses propres faiblesses et désormais il exigera de l’étranger vivant en Côte d’Ivoire, qu’il respecte les populations autochtones, les lois, les valeurs, les institutions de notre pays », avait-elle écrit dans Paroles d’honneur. Nul ne doutait que « l’étranger » était burkinabè.

Gbagbo, qui ne sait pas toujours jusqu’où il peut aller mais sait parfaitement quelle est la ligne rouge que Compaoré ne lui laissera pas franchir, comprend qu’il lui faut lâcher du lest s’il veut perdurer à la présidence de la République. C’est dans cette perspective qu’il va dégager en touche les médiateurs et autres facilitateurs « occidentaux », se rapprocher du leader de la rébellion, Guillaume Soro, et refonder un axe économique et diplomatique Abidjan-Ouaga lui permettant non seulement de motiver les investisseurs occidentaux (et tout particulièrement français) mais d’affaiblir l’opposition PDCI-RDR qui s’est rassemblée dans un front des houphouétistes. Or, en Côte d’Ivoire, les nostalgiques des années Houphouët sont, il faut bien le reconnaître, de plus en plus nombreux. Le « Vieux » est mort, alors, depuis près de quinze ans et près de deux décennies se sont écoulées depuis la crise politique déclenchée en 1990. De cette époque, les Ivoiriens ne conservent que le souvenir d’une Côte d’Ivoire puissante, riche et respectée où, certes, tout n’était pas rose pour les populations mais où tout n’était pas constamment noir comme maintenant. Pour Ouaga, qui sait profiter de « l’économie de guerre » en vigueur dans le Nord de la Côte d’Ivoire et qui a tout à gagner à dicter la nouvelle règle du jeu, mieux vaut alors le calmer que le durcir.

Compaoré, pas dupe cette fois encore du jeu trouble que veut mener Gbagbo, mais rodé aux médiations et autres facilitations, sait qu’il aurait beaucoup à perdre (diplomatiquement, financièrement et économiquement) à radicaliser ses rapports avec Gbagbo et que cette facilitation peut lui permettre de s’immiscer, à terme, dans le jeu politique ivoirien (non pas dans une perspective « impérialiste » mais pour, occasionnellement, empêcher le pire). « Soro est un jeune frère, dira-t-il commentant la nomination du leader des Forces nouvelles au poste de premier ministre. Nous nous connaissons bien, nous nous apprécions mutuellement et partageons souvent les mêmes vues. Quant à son avenir, il a suffisamment à faire avec sa mission actuelle avant de penser à ce qui pourra se passer dans cinq ou dix ans. D’ailleurs, qui aurait cru il y a dix ans qu’il serait un jour Premier ministre ? » (entretien avec Marwane Ben Yahmed - Jeune Afrique, 7-13 octobre 2007). Pour le reste, Compaoré ne cesse de le répéter au jeune fils du patron de JA : pour aboutir, « il faut, d’abord, plus de volonté de la part des parties ». Or, Compaoré sait que, du côté ivoirien, la « bonne volonté » n’est pas au rendez-vous de l’accord de Ouaga. Gbagbo ne veut pas aller à une élection dont il n’est pas assuré d’être vainqueur, Soro devient, de plus en plus, carriériste et les Dupont et Dupond de l’opposition, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, apparaissent chaque jour davantage comme les has been de la classe politique ivoirienne : pas vraiment de quoi faire du neuf avec ces deux-là !

Mais en l’espace d’une décennie (2000-2010), Compaoré a inversé le rapport de forces entre Ouaga et Abidjan. Considéré autrefois, au mieux, comme l’arrière-boutique de la Côte d’Ivoire, au pire, comme la « boîte d’intérim » de l’économie ivoirienne, le Burkina Faso « fait figure de havre de paix » écrivait le week-end dernier Laurent d’Ersu dans La Croix (samedi 20-dimanche 21 février 2010). Quand Gbagbo, toujours imprévisible (sauf qu’avec lui il faut s’attendre au pire), fait des siennes, annonce (le 12 février 2010) la dissolution du gouvernement et de la Commission électorale indépendante (CEI), les leaders de l’opposition, un ex-président de la République de Côte d’Ivoire (Bédié) et un ex-Premier ministre de cette même république (Ouattara), s’envolent aussitôt pour Ouaga (dimanche 21 février 2010) où ils sont reçus par le président du Faso. Compaoré n’hésite pas d’ailleurs, quelques heures plus tard (lundi 22 février 2010), à se rendre à… Abidjan pour y remettre les pendules à l’heure de… Ouaga ; et rappeler à Soro qui l’a fait roi (et qui peut le faire président de la République) et à Gbagbo que le jeune homme reste le leader des Forces nouvelles, ex-« rebelles », tandis que lui pourrait bien voir ressortir les dossiers des exactions du début des années 2000 !

La crise « ivoiro-ivoirienne » a créé un vide en Afrique de l’Ouest. La mort du président togolais Gnassingbé Eyadéma et l’accession au pouvoir de son fils, Faure Gnassingbé, le départ du président béninois Mathieu Kérékou, l’alternance au Sénégal entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade et la confusion politique qui, aujourd’hui, règne à Dakar, la persistance de la crise en Guinée Conakry et l’implosion du régime de Mamadou Tandja au Niger,… - parmi d’autres événements sous-régionaux - ajoutent aux difficultés que connaît l’Afrique de l’Ouest confrontée, par ailleurs, sur sa frontière sahélo-saharienne, à la montée en puissance des groupes salafistes indépendants ou refondés au sein de la branche maghrébine d’Al-Qaida (AQMI). C’est quelque peu contraint que Compaoré a dû forcer son tempérament mossi pour jouer les pompiers locaux alors qu’il était accusé d’être l’incendiaire. Dans l’intérêt du Burkina Faso et des Burkinabè qui représentent la plus forte diaspora en Afrique de l’Ouest. Mais sans état d’âme. Ouaga peut, dans cette perspective, aller bien au-delà de là où il va aujourd’hui ! Il en a les moyens humains et militaires. Il en a surtout la volonté.

« L’histoire est ce qu’elle est, disait en juin 1998 Blaise Compaoré (cf. LDD 0197/Mercredi 24 février 2010), et nous essaierons de l’accompagner avec le maximum de sagesse ». Compaoré reste dans cette cohérence « historique » ; et c’est elle qui est la ligne directrice de sa facilitation en Côte d’Ivoire.

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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