Et ils acceptent que des observateurs internationaux se rendent sur place pour contrôler le vote et se prononcer sur sa régularité.

En dépit de ces précautions et de ces progrès, dans la plupart des cent cinquante pays de l’ex-Tiers Monde, les résultats électoraux continuent d’être presque toujours contestés par les perdants sans que l’on sache s’ils sont ou non de bonne foi ; du coup, le jugement des observateurs est rarement tranché.

Dans trop de pays en « transition démocratique », on affirme s’en remettre aux urnes pour départager les candidats au pouvoir, alors qu’en réalité les acteurs de la pièce rivalisent dans l’art de tricher : ils se répartissent entre « gagnants à tout prix » et « mauvais perdants systématiques ».

Les cas où l’on entend les perdants reconnaître qu’ils ont été battus à la loyale et féliciter les gagnants sont encore rares : dans les pays où la démocratie n’a pas encore triomphé, les lendemains d’élections sont, au contraire et trop souvent, meublés de griefs réciproques, de chicaneries de bas niveau.

Faut-il pour autant baisser les bras et conclure que les pays dont la classe politique ne craint pas de s’adonner à « la triche » électorale ne sont pas encore mûrs pour la démocratie ?

Non, trois fois non, et voici pourquoi le désespoir n’est pas de mise.

1) Les nombreux pays où la démocratie n’a pas encore acquis droit de cité n’ont pas de complexe à avoir : l’exemple de ceux – beaucoup moins nombreux – qui en sont arrivés à vivre aujourd’hui en démocratie montre qu’ils ont dû accomplir, eux aussi, une « longue marche ». Elle a pris plusieurs décennies, a comporté des haltes et même des retours en arrière.

Leur chance est d’être partis tôt. Leur mérite est d’avoir été des précurseurs, des éclaireurs, des créateurs de modèle.

2) Parce qu’ils existent, qu’ils ont créé (ou recréé) le modèle démocratique, l’ont rodé et lui ont donné ses lettres de noblesse, ce petit nombre de pays a rendu plus facile – et plus attrayant – le passage de l’autocratie à la démocratie.

Les pays de l’ex-Tiers Monde qui frappent aujourd’hui à la porte de l’aire démocratique rencontrent des résistances, mais les murs à abattre sont moins épais, les outils dont ils disposent pour en venir à bout sont plus performants et le climat général plus propice…

3) Les régimes dictatoriaux ou autocratiques savent qu’ils mènent des combats d’arrière-garde, à contresens de l’Histoire.

Contrairement aux dirigeants fascistes, nazis et communistes qui, au XXe siècle, revendiquaient leurs systèmes, les disaient supérieurs à la démocratie, les autocrates d’aujourd’hui sont sur la défensive.

Ils savent que leur pratique du pouvoir est impopulaire, qu’elle a mauvaise presse. Leurs jours sont comptés : ils le savent aussi et ils n’ont pour seule perspective que de retarder l’échéance de leur disparition.

Lorsqu’elle est annoncée, comme c’est le cas pour la dictature et l’autocratie, la mort d’un système n’est plus qu’une date à insérer dans un calendrier.

Certes, mais quand ? Dans dix ans ou dans cinquante ?

En vérité, on ne le sait pas, et je voudrais ici rapprocher deux concepts qui intriguent les chercheurs : le développement économique et la démocratie politique.

Sont-ils liés ? L’une, la démocratie, procède-t-elle de l’autre ? Si c’est le cas, comment explique-t-on que l’Inde, le Sénégal, Maurice, pour ne citer que ces trois cas, se soient installés dans la démocratie politique bien avant de prétendre au développement économique ?

Et la Grèce et le Portugal ? N’ont-ils pas renvoyé leurs colonels ou leurs généraux pour embrasser la démocratie avant de s’employer à développer leurs économies ? Et qui peut assurer, à l’inverse, que le Parti communiste chinois cédera la place au multipartisme et à la démocratie, dans dix ou quinze ans, après avoir mis l’empire du Milieu dans l’orbite du développement ?

Les politologues et les économistes s’accordent à dire que la démocratie et le développement économique sont les stades suprêmes de l’évolution des pays, le niveau auquel ils aspirent à s’élever. De même qu’en économie il y a des pays qui méritent le beau nom d’émergents, en politique, il y en a qui émergent de l’autocratie.

Les politologues et économistes divergent cependant, ou avouent même leur ignorance dès qu’il s’agit de désigner la porte à ouvrir, d’indiquer ou se trouve la clef et dans quel sens la tourner pour actionner le mécanisme de la serrure.

Des pays comme le Brésil, l’Inde ou la Turquie ont tâtonné pendant plus d’un demi-siècle avant de voir s’ouvrir devant eux, tout d’un coup et à l’improviste, la porte du développement économique.

Pourquoi à ce moment-là, et pas avant, ni après ? Qu’est-ce qui a été déterminant pour déclencher le déclic ? Quelle est la marche qu’il fallait franchir pour entrer dans le cercle vertueux du développement ?

À ces questions, il y a autant de réponses que d’économistes.

Il en va de même pour l’entrée d’un pays – sans possibilité de rebrousser chemin – dans l’aire démocratique : en Asie, après l’Inde et le Japon, Singapour et la Corée du Sud y ont fait leur entrée pour de bon. Mais la Thaïlande et l’Indonésie ?

Sur le continent africain, plus précisément en Afrique subsaharienne, le Sénégal est-il à l’abri d’un retour en arrière ? Et quels sont, après l’Afrique du Sud, Maurice, le Botswana, le Mali, le Ghana et le Cap-Vert, les pays décidés à franchir le pas et qui sont, en même temps, capables de le faire ?