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vendredi, 11 décembre 2009

Agriculture/Cacao et misere

  Du chocolat aux fèves de cacao: un voyage au goût amer !

cacao.jpgLes fabricants suisses de chocolat espèrent bien pouvoir échapper à la crise et faire du chiffre en cette période de fêtes! Du côté des consommateurs, il n’y a pas de mal à se remonter le moral, à fondre de plaisir avec une bouchée de chocolat. Mais d’où vient-il ce chocolat ? Remontons la filière, avec un reportage de Marianne Kägi, de Kassensturz, adapté et complété par l’équipe d’ABE.


Avec plus de 12 kg par personne et par année, le marché du chocolat en Suisse est saturé. Nous en sommes les plus grands mangeurs au monde. Le plus grand producteur du monde de cacao, est la Côte d’Ivoire : 35% de la production mondiale vient d’ici. La région fait partie de « la ceinture du cacao » ; chaude et humide, elle est idéale pour le cacao.

700 000 paysans travaillent en Côte d’Ivoire, le plus souvent sur de petites parcelles. Le travail est pénible et rapporte peu. Viktor Kabore, père d’une famille nombreuse: « On ne sait pas comment on va faire, nous n’avons pas l’argent pour payer la scolarité. Et si quelqu’un tombe malade, nous n’arrivons pas à amener le malade à l’hôpital».

Dans la famille Kabore, tout le monde doit travailler. Les enfants commencent à l’âge de huit ans. Ils doivent manier des machettes lourdes et aiguisées pour ouvrir les cabosses, extraire la pulpe et les fèves de cacao, et ce de l’aube au couché du soleil. De tous les enfants de Kabore, Bernard est le seul qui ait pu passer quelques années sur les bancs d’école. Mais il n’est pas sûr qu’il puisse continuer; ça dépendra des revenus de la récolte.

Marie, 16 ans, aurait bien aimé pouvoir apprendre autre chose que le travail domestique et la récolte du cacao. « Le cacao ne rapporte pas assez d’argent. Voilà pourquoi je travaille tous les jours dans la plantation. Les autres enfants sont dans la même situation, à l’image de Jérome: « Depuis que j’ai huit ans, je travaille dans les plantations de cacao. Comme je ne suis jamais allé à l’école, je ne pourrai certainement jamais faire quelque chose d’autre ».

Il y a pourtant une école dans les parages. Les cours auraient dû commencer il y a déjà plusieurs semaines, mais l’école est vide. Les parents n’ont pas encore vendu suffisamment de fèves de cacao. L’instituteur, Jacques Dabo Kouaho doit se contenter de faire la classe à ses propres enfants : « Les parents qui sont paysans ne peuvent souvent pas assumer la scolarité. Parfois, le prix du cacao descend, les parents ne peuvent pas inscrire leurs enfants. Des enfants n’ont pas pu aller à l’école pendant certaines périodes à cause du prix du cacao ».

Retour sous les cacaoyers de la famille Kabore : ce jeune garçon, qui travaille dur et ne fait jamais de pause, s’appelle Daniel, il a 15 ans. Le chef de la famille Viktor Kabore, a d’abord refusé que Daniel nous accorde une interview. On comprend mieux sa réticence en apprenant que Daniel est un enfant-esclave venu d’un pays voisin, le Burkina Faso. Daniel : « Un homme m’a emmené et m’a dit que je travaillerai dans le cacao ». Qui est cet homme ? Daniel ne le dira pas.

Depuis cinq ans, Daniel travaille en Côte d’Ivoire. Il n’a plus revu ses parents qui sont restés au Burkina Fasso. Ils lui manquent, surtout après une journée de travail difficile.

Chaque récolte demande un travail considérable. Les planteurs de cacao en Côte d’Ivoire, qui emploient des enfants originaires de pays voisins encore plus pauvres, ne sont pas une exception. Selon Victor Kabore: « Il y a beaucoup de boulot. Mais si tu n’as pas les moyens, comment tu peux faire ? Tu vas te débrouiller».
Se débrouiller signifie engager des enfants. Ceux-là sont âgés de 5 à 12 ans, originaires du Burkina Faso. Comme Daniel, ils auraient dû travailler dans les plantations de la « ceinture du cacao » . En juin dernier, leur rabatteur s’est enfui, les autorités ivoiriennes ont pu ramener les enfants à leurs parents. Ce qui est plutôt rare !



Près de 250′000 enfants travaillent dans des plantations en Afrique de l’Ouest. Parmi eux, 15′000 sont des enfants-esclaves. Ce sont les chiffres que citent et dénoncent différentes organisations, dont la Déclaration de Berne. Géraldine Viret, responsable communication & campagne à la Déclaration de Berne explique que ces enfants exercent un travail dangereux, sont mis à l’écart de la scolarité et voient ainsi se réduire leurs chances de sortir du cercle vicieux de la pauvreté.

A Abidjan, les autorités ivoiriennes considèrent l’esclavage des enfants comme de l’histoire ancienne. La situation serait celle de jeunes enfants travaillant de manière épisodique, selon Gilbert Anoh N’Guessan, Président Comité de Gestion de la filière Café-Cacao. La Côte d’Ivoire a signé un Protocole, adopté une législation contre le travail des enfants.

Autre problème, dans la filière du cacao, c’est l’intervention de trop nombreux intermédiaires. Ce sont les pisteurs qui achètent les fèves aux paysans. Dès que le pisteur entre au village, les paysans emballent les fèves de cacao dans des sacs pour les vendre tout de suite. Car personne ne sait si un autre acheteur viendra, ni quand. Conséquence: un problème de qualité, car souvent le cacao n’est pas suffisamment sec ou fermenté. Mais les paysans ont souvent un besoin pressant d’argent ; ils dépendent donc entièrement de l’intermédiaire et des prix qui varient.

Aujourd’hui, le pisteur est d’accord de payer 1.50 francs le kilo de cacao, le paysan recevra 850 francs en tout pour sa récolte, qui représente 6 mois de travail de toute la famille. Puis, le pisteur revendra les fèves à un autre intermédiaire. Chacun calcule ses frais, sa marge, et ce qui reste revient au planteur de cacao.

De nombreux producteurs de chocolat n’achètent pas directement leur cacao aux pisteurs, ni à d’autres intermédiaires locaux, mais auprès de multinationales comme Barry Callebaut. La société, dont le siège est à Zurich, est le No1 des produits à base de cacao et de chocolat. Son usine de San Pedro engloutit des milliers de tonnes de fèves par an.

En étant présente en Côte d’Ivoire, Barry Callebaut peut s’assurer sur place qu’elle obtient la qualité et les volumes de cacao dont elle a besoin. Paul De Petter, Manager Afrique de Barry Callebaut avoue que la traçabilité du cacao n’est pas garantie à 100%. « Nous nous procurons 62 % des fèves auprès de coopératives. Nous les contrôlons relativement bien. Les coopératives sont surveillées de manière permanente, nous connaissons les paysans. Pour les 40% de fèves restant, nous savons peu de choses. Ce sont des intermédiaires qui nous les procurent et nous n’avons pas de système de traçablité».

Comme 20% du poids du cacao finit en déchets, il est plus rentable pour Barry Callebaut de traiter les fèves en Côte d’Ivoire et de fabriquer une masse semi-finie, moins lourdement taxée à l’exportation.

Paul De Petter avoue ne pas pouvoir garantir à 100% qu’aucun enfant ne soit exploité sur les plantations de cacao avec lesquelles il traite. Pour la Déclaration de Berne, le recours à la main-d’œuvre bon marché des enfants esclaves s’explique par les prix d’achat trop bas.
Heureusement, en Côte d’Ivoire, certains planteurs s’en sortent mieux. Les habitants du village Kouassi Koua Kro, par exemple, produisent du cacao pour une coopérative de commerce équitable. Un prix minimum et stable leur est garanti. Leurs enfants vont à l’école et quand ils sont de retour, ils mènent une vraie vie d’enfant.

La coopérative certifiée «commerce équitable» reçoit en plus une prime de 150 dollars par tonne de cacao vendu. Avec cet argent, ses membres ont pu financer un puits qui a amélioré la vie du village. Il n’y a pas de pisteur ici : les habitants du village apportent leur cacao à la centrale de la coopérative où la qualité des fèves est testée.

Le label « commerce équitable » serait-il une garantie à 100% qu’aucun enfant ne travaille de manière forcée? Selon Bernhard Herold, directeur qualité et coopération internationale chez Max Havelaar, le contrôle est constant. En cas de non-respect des standards du label, une coopérative risque de perdre sa certification.

Le cacao labellisé est un marché de niche. Sur 100 plaques de chocolat vendues en Suisse, environ 1/2 plaque seulement est issue du commerce équitable. Selon Bernhard Herold, les grands producteurs de chocolat ne sont pas suffisamment intéressés à reprendre le concept de commerce équitable. Il espère qu’à terme cela va changer.

Retour chez la famille Kabore en Côte d’Ivoire. C’est le moment du souper. Au menu, une portion de légumes et racines locales, c’est tout. En guise de dessert, nous avons apporté du chocolat à Bernard et à Daniel. Pour eux, c’est la toute première fois.

tsr.ch

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