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samedi, 08 août 2009

«Autant en emporte» la corruption !

Traverser la frontière Togo-Ghana ou Ghana-Togo

Lu sur gorguindoye.blog.tdg.ch

Traverser la frontière Togo-Ghana ou Ghana-Togo

«Autant en emporte» la corruption !


 

Les campagnes de sensibilisation officielle s’activent, les auteurs de différentes infractions récidivent. Ainsi pourrait-on résumer l’indifférence des agents de contrôle douanier vis-à-vis de la réglementation « de la libre circulation des biens et des personnes » qui régit pourtant le fonctionnement de la Cedeao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest). L’axe routier Lomé-Accra ou Accra-Lomé en est une parfaite illustration. Aussi, au-delà de cette inconduite affichée par les douaniers sur cette route internationale pendant les horaires normaux d’ouverture de frontière entre le Togo et le Ghana, existe-t-il une autre parallèle qui ne se manifeste qu’après les heures de fermeture de la principale et officielle voie de communication terrestre entre Lomé et Accra. Au grand dam du développement de l’économie sous-régionale.

 

Monsieur X est pressé par le temps en cette fin de semaine ; il doit nécessairement se rendre de l’autre côté de la frontière, sur le territoire ghanéen. Face à la longue file dans laquelle les préposés des douaniers ghanéens forcent les usagers de la frontière entre le Togo et le Ghana à s’insérer au gré de leur humeur, Monsieur X rebrousse chemin en poussant une série de jurons. « J’ai plus que ras-le-bol de ces pratiques ; aujourd’hui, je ne vais pas me plier aux desideratas de ces douaniers ». La pratique décriée par M. X est tout simplement la logique du « one Ghana cedi (soit environ 450 fcfa) ou rien » à laquelle tout usager de cette frontière dirigé vers la file précitée est obligé de se plier. Les douaniers ghanéens affichent désormais au grand jour leur goût immodéré pour cette collecte illégale de sommes d’argent : juste à l’entrée du premier poste de contrôle douanier, une bassine leur sert de tirelire, au vu et au su de tous; ils y versent leur pactole dont le montant varie selon l’affluence autour de leur poste de contrôle. Les billets du « one Ghana cedi » ou la pièce dorée de 500 fcfa sont généralement la principale composante d’une telle bassine. Le procédé utilisé par ces agents de l’ordre pour soumettre ceux qui traversent la frontière terrestre entre ces deux Etats ouest-africains à la logique du « one Ghana cedi » est tout simple : tous ceux qui ne possèdent pas un passeport du pays de la Cedeao dont ils sont ressortissants ainsi qu’un carnet de vaccination à jour doivent nécessairement «tomber sous le coup de leur loi». Une tactique qui échoue à fonctionner très rarement, tant la plupart des usagers des frontières terrestres au sein de la Cedeao ne se conforment que très rarement à ces prescriptions de l’organisation sous-régionale. A la douane du pays de John Atta-Mills, des proches collaborateurs des douaniers qui sont habituellement des civils procèdent le plus clair du temps, à partir d’un simple et rapide coup d’œil, à une habile classification de tous ceux qui veulent se rendre de l’autre côté de la frontière. Ils arrivent ainsi à identifier les bonnes femmes, les commerçants, bref les principaux acteurs du commerce informel (qui traversent quotidiennement et à plusieurs reprises leur poste de contrôle pour vaquer à leurs occupations) des personnes qui se présentent à eux occasionnellement pour se plier ou non aux formalités de voyage en vigueur dans la zone Cedeao. C’est habituellement ces dernières personnes non détentrices de «titres de voyage réglementaires» qui subissent de plein fouet l’application de «la loi» du « one Ghana cedi ou rien ». « Ces douaniers réclament aux non ressortissants de la Cedeao des sommes extravagantes lorsqu’ils sont amenés à traverser la frontière, que ces derniers brandissent ou non des papiers d’identité en cours de validité. Il ne fait pas bon par exemple d’être un Gabonais et de se présenter à un poste de contrôle douanier ghanéen », racontent plusieurs habitués aux tracasseries citées plus haut. « C’est dire que l’intégration prônée par les dirigeants ouest-africains a encore du chemin devant elle avant de prendre forme concrètement et intégralement un jour », fait remarquer un voyageur togolais sur le trajet Lomé-Accra, tout en insistant sur la nécessité de privilégier la carte nationale d’identité vis-à-vis du passeport, lorsqu’on veut imposer aux Ouest-africains de remplir certaines formalités avant d’envisager toute immigration intra sous-régionale.

 

               Et dire que les mésaventures des passagers ne font que commencer

 

Plusieurs dizaines de kilomètres après la frontière d’Aflao sur l’axe Lomé-Accra, environ 70, se situe le second principal poste de contrôle : celui de Sogakope. Tous les « Tro-tros » (du nom des minibus brinquebalants qui assurent le transport à moindre frais entre la capitale togolaise et la plus grande ville du Ghana) reçoivent injonction de débarquer leurs passagers. Les douaniers ghanéens y procèdent à une ultime vérification rapide de l’identité des passagers et des marchandises transportées avant que le cap ne soit mis sur Accra. Les passagers se prêteraient sans aucune appréhension à cette dernière vérification si la logique du « one Ghana cedi ou rien » ne s’y invite pas de nouveau. A travers un passage dans une baraque improvisée, tous les passagers qui ne voyagent pas avec un passeport et un carnet de vaccination actualisé sont contraints de débourser à nouveau à peu près 500 fcfa, au risque de ne pas pouvoir poursuivre leur voyage ou de s’engager dans des marchandages interminables qui leur perdent assez de temps !

Sur le trajet inverse (Accra-Lomé), l’étape de Sogakopé est d’habitude franchie sans aucune fouille particulière ; jusqu’à Aflao où les douaniers ghanéens aux aguets chantent à nouveau la rengaine du « one Ghana cedi » à tous ceux qui ne détiennent pas «des papiers de voyage» valides. Toutefois, contrairement à l’inéluctable règle du « one Ghana cedi ou rien » qu’on oppose aux non-détenteurs de pièces d’immigration en cours de validité sur le trajet aller, ici, sur le chemin retour, des marchandages sont possibles entre agents de l’ordre et usagers de ce poste frontalier. « En terre togolaise, les douaniers locaux exigent généralement des Ghanéens dépourvus de titres de voyage recommandés dans la zone Cedeao, le versement de 1.000 fcfa. Certains de ces douaniers réclament systématiquement cette somme aux Ghanéens, quand bien même ils sont pourvus des titres de voyage précités », souligne Tètè, un Togolais qui affirme avoir été à plusieurs reprises témoin oculaire de pareilles scènes, fréquent utilisateur de son état qu’il est de l’axe Lomé-Accra. « Ce phénomène est déplorable et il faut lui trouver le plus rapidement possible des solutions », ajoute-t-il. « Soyons francs entre Ouest-africains, ce phénomène existe des deux côtés de la frontière. Il faut couper la poire en deux », lance un Ghanéen. Et un autre habitué de ces tracasseries d’expliciter : « Sous l’ancien régime du Ndc (Congrès démocratique national, de retour aux affaires publiques depuis le début de cette année), les écarts de conduite affichés actuellement par les douaniers ghanéens avaient pratiquement disparu. Au même moment, leurs collègues togolais étaient passés maîtres en la matière. Ces inconduites ont été ressuscitées côté ghanéen sous l’ère du Npp (Nouveau parti patriotique) alors que le phénomène a concomitamment diminué du côté togolais». « Faux », rétorque Adu Kwabena-Essew, un membre éminent du Npp en estimant que les postes frontières se situant sur l’axe Lomé-Lagos sont plus corrompus que ceux se situant sur le territoire ghanéen. Rejetant par la même occasion les accusations selon lesquelles la corruption a pris de l’ampleur au Ghana durant les huit dernières années qu’a passées son parti aux commandes des affaires publiques. Dans tous les cas, résume Guy Kokou Ahianyo, coordinateur de la section togolaise du Foscao (Forum des associations de la société civile de l’Afrique de l’ouest), trois décennies après la signature du « Protocole sur la libre circulation des personnes, le droit de résidence et d’établissement (Ndlr : ce Protocole a été signé le 29 mai 1979) » de la Cedeao, des problèmes identifiés au niveau des différentes frontières de cette zone géographique subsistent. Il cite entre autres le « harcèlement de la part des agents de l’Etat et les tracasseries douanières ». Ces écarts de conduite, insiste-t-il, « sont plus criards en zone anglophone que francophone ».

  

La corruption au-delà des heures de fermeture des postes frontières

 

La frontière terrestre entre le Ghana et le Togo est fermée quotidiennement à partir de 22h (Temps universel). Elle n’est rouverte qu’à partir de 06h. Les voyageurs nocturnes qui empruntent la route internationale Accra-Lomé et qui expriment le souhait de regagner coûte que coûte le territoire togolais, en dépit de la fermeture de la frontière, se voient proposer un parcours particulier. Il s’agit a priori de «jouer au chat et à la souris», dans un taxi, avec les agents des forces de sécurité positionnés la nuit le long de la frontière qui sépare ces deux Etats voisins.

Nous embarquons dans un de ces véhicules de transport en commun devant la principale gare routière d’Aflao un mercredi, en compagnie d’un autre passager. Il est déjà 22h. Notre guide et chauffeur se nomme Fo Kodjo. Son visage inspirait tout sauf la confiance. Cependant, devant la gare d’Aflao, beaucoup de personnes témoignent de son professionnalisme et de son habileté en matière de traversée illicite de cette frontière. Coût de cette traversée, 2.500 fcfa, à « raison de 1.000 fcfa respectivement pour les éventuels agents des forces de sécurité du Togo et du Ghana que nous allons croiser et 500 fcfa qui vont revenir au chauffeur », nous explique Fo Kodjo. « Prenez soin de ne pas laisser voir avec ostentation, par les éléments des forces de l’ordre que vous allez rencontrer, les billets de fcfa que vous transportez sur vous », nous lance un jeune homme qui s’adonne à diverses tâches nocturnes dans cette gare. Pendant les dix premières minutes de ce parcours sur un sentier clairsemé longeant la frontière togolo-ghanéenne, il n’y avait que les phares allumés de notre automobile qui venaient rompre l’épaisse obscurité dans laquelle nous roulions. De part et d’autre de cette voie de circulation improvisée, on pouvait distinguer de hautes herbes. Quelques minutes  après, notre guide éteignit les phares de son taxi ; raison évoquée, « nous risquons de nous faire remarquer par les forces de sécurité des deux côtés de la frontière ». Nous roulâmes de nouveau pendant une dizaine de minutes, cette fois-ci dans une obscurité plus profonde que ne venait rompre timidement que l’éclair de la lune. A moins de 800 m de la frontière togolaise, et devant une maison en terre cuite, Fo Kodjo nous fit comprendre que notre «parcours illicite» en voiture devait s’arrêter là, à cause de l’obstruction que représentait une tranchée peu profonde creusée dans le sentier que nous empruntions jusque-là. Ni plus tôt ni plus tard, nous ne croiserons « les éventuels agents des forces de sécurité du Togo et du Ghana » annoncés. « La veille, j’étais passé là avec d’autres passagers sans aucun inconvénient », nous raconte notre guide, tout en nous faisant savoir que nous devons dès à présent terminer notre traversée de la frontière à pied. D’un geste habile et vif, il nous aida donc à soulever nos effets personnels dans le coffre de sa voiture. De l’endroit où nous étions, nous pouvions entendre de loin le bruit de moteurs côté togolais. Preuve qu’une route bitumée n’était pas loin de notre localisation. En à peu près cinq minutes de marche en compagnie de notre chauffeur, nous arrivâmes à un pseudo poste de contrôle où étaient positionnés des militaires togolais. Preuve de la connivence qui existe entre ces militaires et Fo Kodjo, ces vigiles de nuit nous accueillirent comme de vieux amis lorsqu’ils nous virent en compagnie de notre chauffeur, sans même chercher à contrôler nos identités respectives et à vérifier le contenu de nos effets personnels. D’ailleurs, ils échangèrent des amabilités avec notre guide quand nous fûmes à leur hauteur. Lorsque nous dépassions ces militaires, Fo Kodjo nous raccompagna jusqu’à la hauteur de la route bitumée située au niveau d’un hôtel nommé « Todman ». Nous voilà à Lomé en dépit de la fermeture réglementaire de la frontière. Juste le temps d’empocher ce que nous lui devons, Fo Kodjo se glissa à nouveau dans la pénombre, non sans avoir souhaité nous revoir le plus tôt possible sur le même trajet. De toute vraisemblance, il a d’autres va-et-vient à effectuer avant la levée du jour !

  

Des pratiques isolées aux effets globalement fâcheux

 

Qu’elle prenne forme pendant les heures normales d’ouverture des postes frontières ou au-delà, cette forme de corruption a des incidences fâcheuses sur la santé de l’économie sous-régionale. « Les barrières routières sur les corridors ouest-africains retardent  la libre circulation des personnes et des biens et causent d’importantes pertes aux entreprises tant à l’import qu’à l’export », prévient l’Opa (Observatoire des pratiques anormales du transport routier en Afrique de l’ouest) dans son premier rapport trimestriel 2009 sur le phénomène. L’Opa est le fruit d’une initiative sponsorisée conjointement par l’Usaid (Agence américaine pour le développement international) à travers son Centre pour le commerce en Afrique occidentale, la Cedeao et l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest-africaine). « Toute perte de temps a un coût et réduit également le profit », avertit Peter Lovett, expert international dans le transport du karité du Centre pour le commerce en Afrique de l’ouest. Dans son premier rapport trimestriel 2009, l’Opa indique à ce titre « que les convois transportant le karité sur les corridors ouest-africains sont entravés dans leur élan vers les ports maritimes par de nombreux postes de contrôle et les retards induits réduisent considérablement la productivité des noix (servant à fabriquer le beurre de karité)… Plus on met du temps pour transformer ces noix, plus l’huile ou le beurre  qui en dérivent, perdent leur qualité ». Il en est ainsi, poursuit le bras armé du Centre pour le commerce en Afrique occidentale, « des retards induits par les contrôles intempestifs au Burkina Faso, au Ghana, au Mali et au Togo… Un camion allant de Ouagadougou (Burkina Faso) au port de Tema (Ghana) via Lomé peut être sûr de perdre 6 heures de temps du fait des barrières routières et débourser au total 26.615 fcfa en guise de prélèvements illicites moyens par voyage sur une distance de 1057 km ». « Les retards induits par les contrôles intempestifs aux barrières routières peuvent causer la faillite de toute une industrie. C’est un facteur de coût supplémentaire qui rend les entreprises ouest-africaines moins compétitives sur le marché mondial… Les risques d’avarie et de pertes de qualité des marchandises induits par ces inconduites menacent tous les jours qui passent. En plus, il faudra supporter les frais logistiques et de manutention tout en courant le risque d’une rupture de contrat à l’autre bout du monde où les marchandises sont destinées… On peut pourtant éviter ce phénomène si l’on veut », soulignent des experts du Centre pour le commerce en Afrique de l’Ouest. Allusion à peine voilée à la volonté politique contre ce phénomène dans cette partie de l’Afrique. « Devant les conséquences graves de la corruption et des pratiques illicites, ma détermination ainsi que celle du gouvernement à mener une croisade farouche contre ces maux doivent être bien comprises par tout le monde. Personne n’est au-dessus de la loi et tous les coupables, quels qu’ils soient, devront subir les rigueurs de la loi », affirmait en juin 2008, le président togolais, Faure Gnassingbé, à la faveur de la mise en œuvre la « Convention des Nations Unies contre la corruption » signée par l’Etat du Togo le 09 décembre 2003 à Mérida (au Mexique). Une « croisade farouche » qui visiblement n’a pas encore touché le secteur douanier en terre togolaise.

 

Par Edem Ganyra, ContinentPremier.Com site : www.ContinentPremier.Com

 

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