topblog Ivoire blogs

vendredi, 20 février 2009

PROSTITUTION A YAMOUSSOUKRO, LA CARTE DE LA SURVIE

prostituée.jpg


Yamoussoukro (AIP)- Phénomène de société, mais bien plus de civilisation- puisque essentiellement urbain-, la prostitution, sous tous ses clichés, rapports ou paradigmes, renvoie à l’ordre naturel des choses, et se présente comme un paravent contre le déni de séduction. Il résulte d’une exhortation ou propension (effrénées) à l’affirmation d’un sex-appeal qui, au fil des années, se fane, s’étiole, s’érode. Jusqu’au-boutiste, il se veut surtout l’expression du désir de renouvellement ou de régénération d’un pouvoir de séduction qui commence à être remis en cause, à fuir, sous la pression de contingences diverses de la vie. Y a-t-il alors exigence de rigorisme?


Une fonction utilitaire

Matière à rêves, rêves d’accomplissement individuel et d’épanouissement affectif et social, la prostitution, au-delà du mythe fugace entretenu, a segmenté le secteur du tourisme (à visage humain) en sécrétant un tourisme sexuel, quoique écartelé entre éthique, morale et utilitarisme.

Son activité, s’il en est, beigne dans l’informel, au mpoint de susciter des investissements psychologiques et intellectuels de toutes sortes, et qui situent sur l'essence, la constitution (encore et toujours solide), la vitalité et/ou la forte prégnance du phénomène.

A Yamoussoukro, l’univers des prostituées, déplacées de guerre, offre une facture typée, par sa structuration : la prostitution inorganisée » (29,73%), regroupant les prostitués occasionnelles et des élèves prostituées ; « la prostitution semi-organisée » (40,54%), par les filles pratiquant « le métier » dans les maquis, bars ou restaurants ; la « prostitution professionnelle » (29,73%), qui ne prend en compte que celles ayant choisi de faire de la prostitution leur gagne-pain.

Réparties dans cette sorte de typologie triptyque, les prostituées déplacées de guerres, à Yamoussoukro, à l’instar d’autres congénères, ne vise qu’un but principal : « le bien-être social ». Les tarifs pratiqués varient de deux mille à huit mille francs la passe, et selon la catégorie, qui est stratifiée en « Blancs » et « Grottos ». Inutile de signaler que l'on y joue la carte de la survie, souligne cette autre jeune fille, déplacée de guerre en provenance de Bouaké, fief de l’ex-rébellion.

Dans ce microcosme, où se côtoient insouciance, infections sexuellement transmissibles ou Sida, nymphomanie, désir forcené de multiplication ou de changement de partenaires, railleries, provocations, agressions (verbales et physiques), viols, vols, séquestration, alcoolisme, tabagisme et drogues, tout semble aller dans le meilleur des mondes, avec l'esprit de la répartie : "Les jeunes n'ont pas d'argent; ils recherchent, eux aussi, des femmes qui ont de l’argent".

Leur préférence va aux sujets de race blanche, bien plus nantis. Aperçu, à la sortie d'un des hôtels huppés de la capitale politiquec et administrative ivoirienne, un homme, probablement un Européen ou Maghrébin, la cinquantaine révolue, en compagnie d’une jeune fille, plus très jeune, dissimule mal sa gêne.

Dans la pénombre d'un des nombreux salles d'attente d'un des hôtels cotés de la capitale politique ivoirienne (près de 290 Km au nord d’Abidjan, centre du pays, région des Lacs), elles recherchent, pour la majeure partie d’entre elles, la "sécurité sociale", au-delà de la dimension ludique, sociale ou affective. Ce sont des jeunes filles ou femmes, vivant seules, divorcées, veuves, en union libre, parfois, exerçant une activité indépendante, fonctionnaire, élève ou étudiante.

Confortablement assises, comme attendant un compagnon précis, le regard furetant dans tous les sens, un peu comme abonnées dans une sorte de chasse à courre ou d'opération chasse-pêche, où le gibier se fait de plus en plus rare et prudent, ces "dames du monde", dont l'âge oscille entre 17 et 28 ans, devisent et s’émerveillent gaiement.

A la question: « Bébé, que fais-tu avec ce vieux Blanc? », A. Chantal, imperturbable, mais, un rien, agacée, martèle: "Marcel a 54 ans ; il est grand, beau, et il a l'argent". "De plus, que peut-on demander de mieux ?", s’est-elle empressée d'ajouter.

Nymphomanie et besoin socio-affectif

Paysage bucolique, haut en couleur, et peinture psychologique, la prostitution, à Yamoussoukro, au-delà de sa raison économique évidente, relève également d’un besoin socio-affectif. D. Mawa, 19 ans, résidant au quartier Dioulabougou, affirme n'avoir pas connu la tendresse maternelle, ni le bonheur d’une vie familiale épanouie et tranquille.

Aînée d'une famille de cinq enfants, son père les abandonne, lorsqu’elle n'a que 12 ans aux soins d’une mère, ménagère, sans ressources. "J'ai été obligée d'arrêter les études en classe de 4ème pour être serveuse dans un maquis. Et c’est là que j'ai fait la connaissance de Azouate, 15 ans mon aîné".

Dans une posture de repentir, K. Mariam, 25 ans, vivant au quartier Sinzibo, dans la périphérie de la capitale politique ivoirienne, ne dépare pas sa lecture du relâchement des mœurs. Mêlant, innocemment, raison ontologique et atavisme, elle lâche, à la cantonade : « Le pays est gâté complètement; ça vient de nos mamans qui s'offraient des amants «Grottos » pour se mettre à l’abri des besoins, villa, voiture, argent ». L’épithète « Grottos » désignant les riches possédants ou les hommes que le destin a fait fortunés.

« Lorsque tu grandis dans un environnement pareil, tu ne peux qu'être tentée par les vieux disposant d’argent » (sic), relativise K. Mariam, sans remords, mais non sans perdre aussi le sens des réalités. Pour N. Corine, en effet, il s’agit surtout de se confronter à plus expérimentés. "Les hommes mûrs ont l'expérience, ils sont vicieux, et m'apprennent des choses», note une ingénue de 21 ans.

Quant à M. Francine, 28 ans, mère de deux enfants, habitant le quartier "220 logements", amante, ou "Deuxième-bureau", d'un homme, marié, elle signale, sans ambages: "Si j'en suis, c’est par la faute d'un homme qui m'a fort déçue; j'ai eu mon premier enfant à 17 ans, et le deuxième, à 19 ans, avec le même homme. Malheureusement, cinq ans après, il m'a rejetée comme une sale chaussette trouée pour une jeune fille de 17 ans », évoque-t-elle.

Les déplacées de guerre s’invitent…

La crise militaro-politique, déclenchée depuis le 19 septembre 2002, offre à la population de déplacées de guerre, obligées de se prostituer pour subvenir à ses besoins vitaux, le précieux prétexte ou justificatif de la guerre pour camoufler ses penchants qui sont, par ailleurs, son souffre-douleur.

Parmi ces pratiquantes du « plus vieux métier du monde » de la cité des lacs aux caimans, l’on dénombre également un nombre important de jeunes filles (ou de femmes), déplacées de guerre, qui ont dû trouver refuge dans diverses localités dans la partie sud du pays, sous contrôle gouvernemental. Cette catégorie de « belles de nuit » ayant même fait l’objet d’une étude d'un étudiant, Dosso Sindou*, en 2004.

Dans cette enquête, l’auteur révèle le lien corrélatif avec la crise conjoncturelle qui frappe le pays, et qui expliquerait la recrudescence du phénomène. Il fait notamment une incursion dans l’univers des prostituées déplacées de guerre de cette localité, et exhume principalement deux causes majeures: "les (difficiles) conditions de vie" et la "séparation(des jeunes filles) de leurs parents(ou tuteurs légaux)".

Menée auprès d’un échantillon de 37 individus dont l’âge oscille entre 15 et 27 ans, l'étude relève que près de 49% de jeunes filles, résidant au Centre « Mié-N’Gou, un pensionnat créé à l’origine pour personnes handicapées, pratiquent le commerce du sexe pour faire face aux difficiles conditions de vie, auxquelles elles sont confrontées dans leur localité d’accueil.

Ces difficultés, indique l’étude, relèvent de besoins vitaux.; c'est-à-dire « de besoins alimentaires, du logement, de l’eau, ainsi que de vêtements et de cosmétiques ». « Ici, au Centre "Mié-N’Gou", il est très difficile d’avoir une place pour dormir ; on dort au moins à cinq sur une natte de deux places », évoque une élève de 16 ans, qui dit avoir, en définitive, choisi de quitter le Centre pour s’établir avec une amie dans un studio qu’elles paient, chaque mois, en « se débrouillant ».

Ces dernières ne pouvant plus exercer leur activité d’alors, sinistrée, se sont, elles aussi, résolues à s’adonner à la prostitution. Dans les maquis, hôtels ou autres bistrots mal famés, parfois dans des cagibis avec un lit d’une place, pour une passade avec leurs clients. Par contre, près de 51% d’entre elles justifient leur propension à la prostitution par le fait qu’elles sont séparées de leurs parents ou tuteurs légaux; une séparation qui, allèguent-elles, les prive de tous soutiens financiers.

« Ce métier n’est pas bon ; car quand tu le pratiques, personne ne te respecte, on se moque de toi(…) », témoigne cette jeune prostituée prénommée Dany. Dans cette oeuvre de recherche, une autre, surnommée "Djafoule", confie : « Dans la nuit du 24 décembre, j’ai eu un client qui, après avoir abusé de moi a refusé de me payer ; et quand j’ai réclamé mon argent, il m’a donné un coup de poing au visage et a déchiré mes lèvres ».

Sans amant, c’est vivre diminué ou démodé…

Souci de bien-être ou de sécurité sociale, déception amoureuse, prostitution feinte ou déguisée, nymphomanie ou besoin socio-affectif, à l’échelle de la société, le phénomène charrie, à bien des égards, illusions et mythologie. Au point que, ne pas avoir d’amants, même mariés, équivaut, de nos jours, à vivre diminué, démodé, au prétexte de justificatifs, aussi commodes que saugrenus. Ceux-ci expliquant, selon le cas, la substance ou la constitution du phénomène qui tend, de plus en plus, à s’institutionnaliser.

A Yamoussoukro, à Bouaké, Gagnoa, Divo, Dabou, Grand-Bassam, Man, Agboville, Abengourou, Bondoukou, San Pedro ou Yopougon(banlieue à l’ouest d’Abidjan), tout comme partout ailleurs dans le monde, l’on y est comme pris dans un tourbillon. Femmes et hommes, jeunes et adultes, étudiant et travailleur ou simple femme de ménage, chacun y allant, à l'envi, de ses idiosyncrasies, ses fantasmes, ses ressources, son échelle des valeurs ou sa perception des choses. De même, sa morale, son éthique, son atavisme.

Hors du temps

Terriblement honnie, moquée ou fustigée et, pourtant, tolérée, la prostitution, cet exutoire d’un mal-être, d’un mal-être social et humain, d’un mal-être économique, psychologique ou spirituel, assure indubitablement une fonction sociale indéniable. Agrégat de production, vivace et dynamique, et à haute valeur ajoutée, des Etats comme la Thaïlande, en Asie, en tirent même d’importantes rentrées de devises, grâce aux touristes occidentaux.

Hors du temps, et transcendant les époques ou les âges, le phénomène de la prostitution, à Yamoussoukro, n’est pas l’apanage de la seule gente féminine. Proie de femmes devenues sexuellement moins attirantes pour leurs conjoints qui, hommes d’affaires, diplomates, hauts fonctionnaires constamment en mission ou politiciens, les hommes aussi y trouvent leur compte.

Le phénomène a essaimé leur milieu, plus particulièrement celui des jeunes, où l’on rencontre de plus en plus de gigolos, singulièrement au sein de la population scolaire et estudiantine. Sur ce terreau, cette population n’est plus en domaine exclusif. Des taximen, artisans, plombiers, électriciens, boys, vigiles, chauffeurs de patrons, la nomenclature s’y fait plus composite.

C'est que, en ce domaine, comme dans beaucoup d'autres phénomènes sociaux, la dimension mythologique a aussi son influence. Et il n'est pas rare de voir des femmes "mal-aimées", en mal d’affection ou brisées par la solitude, chercher à se refaire une cure de jouvence auprès de personnages mondains. Ainsi, politiciens, hommes d'affaires, artistes, professionnels des médias et de la communication, joailliers, couturiers, médecins, amis, sportifs de renom, amis anonymes constituent-ils les cibles privilégiées. Avec l’assurance d’une totale discrétion, ceux-ci leur offrent le sentiment de "vivre et d'exister".

A Yamoussoukro, comme partout ailleurs dans le monde, la prostitution se pose désormais comme une industrie locale, non pas en grand péril, à cause de la pandémie du VIH/Sida, mais en essor continu. Reste que, au plan sociétal, par quelque bout qu’on prenne le phénomène, on aboutit au même verdict. Le plus vieux métier du monde, qui puise dans le fonctionnalisme des communautés, dans leur structuration, comme dans l'organisation de la société entière, dispose encore de longs et beaux jours devant lui. Plus que jamais, elle marque la vie sociale; tant il est vrai que sa culture, sa sémiologie voire sa diachronie en sont imprégnées.

Notes:

*Dosso, Sindou, "Le phénomène de la prostitution des jeunes filles déplacées de guerre à Yamoussoukro", Mémoire de Maîtrise, Ufr de Criminologie, Université d’Abidjan-Cocody, 2004, P. 88

(AIP)

tm/seba/nf


Les commentaires sont fermés.