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jeudi, 22 janvier 2009

Le Pr Sidibé Valy parle de la démission des penseurs ivoiriens.

mercredi 21 janvier 2009
Par Nord-Sud


Le Pr Sidibé Valy, à travers cette interview, apporte sa contribution au débat sur la démission des penseurs ivoiriens.



•Etre-vous d’avis que les intellectuels ont démissionné ?
La notion d’intellectuel est un concept qu’il faut d’abord circonscrire. Vous le limitez souvent aux grosses têtes alors que vous avez des étudiants qui se réclament intellectuels. Vous avez aussi les préfets et les sous-préfets qui sont aussi des intellectuels. Administrativement, si ceux-là n’appliquent pas la neutralité de l’Etat, c’est une forme de démission parce que s’ils se subordonnent au pouvoir politique au détriment de l’application de la loi. Concernant les intellectuels penseurs, c’est-à-dire les universitaires dont vous parlez généralement, on peut dire qu’il y a eu démission, souvent exil interne. Cet exil intérieur est dû au fait qu’il y avait une menace qui pesait sur les intellectuels. Les uns et les autres avaient des escadrons à leurs trousses, donc ils ne pouvaient pas dire ce qu’ils pensaient. Mais la démission des intellectuels ne date pas d’aujourd’hui. C’est depuis 1990 parce que tout le monde a pensé que l’instauration de la démocratie était en même temps la liberté d‘opinion et d’expression. Mais on a assisté à des incendies des maisons de presse, des journalistes qui ont été tabassés, des artistes qui ont été tués etc. Ceci a installé une psychose chez tous les intellectuels. Mais est-ce que c’est pour autant que ceux-ci doivent se taire ? Pas du tout. A un certain temps des professeurs de haut rang comme Samba Diarra, Barthélemy Kotchi ont continué de parler et d’écrire. Etant donné que l’épée de Damoclès pesait sur eux, ils ne pouvaient pas continuer d’écrire au risque de se faire harakiri. Ça, c’est une forme de démission, mais une chose est certaine, c’est que malgré cette démission les gens ont tenu compte du fait qu’ils existaient. Ayant pris le pouvoir, les intellectuels ont aussi démissionné. Dans la classe politique, il y a des intellectuels mais est-ce qu’ils sont libres de penser ? Est-ce qu’ils ont appliqué ce pourquoi, ils nous ont vendu quand on était tous au Synares ? Le syndicat a été récupéré et ils se sont presque tous retrouvés au pouvoir et nous sommes devenus orphelins. On n’entend plus parler de Marcel Etté. Qu’est-ce qu’il est devenu ? C’est un ensemble de problèmes sociaux devant lesquels les intellectuels doivent s’interroger. À l’université qui est le centre de production de ces intellectuels, il n’y a plus d’année universitaire. Ça, c’est encore une démission. Il y a des enseignants qui sont là et qui meurent de travail. Le cas le plus récent est celui de mon collègue Semithi de l’Ens. On meurt de travail alors qu’on avait chanté qu’il suffisait de dix petits milliards pour régler le problème de l’école. Aujourd’hui, où sont ces dix petits milliards ? Celui qui l’a dit, c’est un intellectuel. Si on applique la conscience prométhéenne, il y a des intellectuels et des intellectuels. L’espoir est quand même permis parce que eux tous n’ont pas démissionné. On sait qu’il y en a qui sont en train d’écrire, de témoigner sur l’histoire et la métahistoire que nous vivons. Ceux qui disent que les intellectuels ont démissionné ont leur part de raison parce que la démission peut avoir plusieurs visages. Il y a une démission interne qui est un exil interne imposé à l’intellectuel pour ne pas dire ce qu’il pense. Il y a aussi l’autre démission qui pousse l’intellectuel à s’exiler. C’était le cas Kourouma. Un pays où on tue les artistes, on incendie les rédactions, on ne fait qu’assassiner les intellectuels.


Pourquoi les intellectuels ont-ils fui l’université ? Est-ce que vous ne pensez qu’il y a à ce niveau une autre forme de démission ?
C’est à cet égard que je dis que la démission a plusieurs visages. Ceux qui doivent former sont tous dans les bureaux, mais ils ont une obligation de service vis-à-vis de l’université. Je prends le cas du professeur Lorougnon Guédé. Etant ministre de la République, il faisait tous ses cours à l’université. Il y a également le cas du professeur Zadi Zaourou. Mais les autres, quand ils sont nommés directeurs de cabinet ou chefs de cabinet ou même simple conseiller, ils ne font plus leur travail alors qu’ils ont été nommés parce qu’ils sont universitaires. Moi je suis ici, mais le professeur Kotchi, étant allé à la retraite, j’assure tous les cours magistraux avec mes assistants. Cette forme de démission est une forme de mépris à l’endroit de notre propre profession. Moi j’ai été nommé parce que je suis universitaire. Si j’étais un manœuvre à Minignan, on ne m’aurait jamais nommé directeur de l’enseignement supérieur. Le jour où on me chassera d’ici, je retourne à mon université ; donc je dois garder mes horaires de cours. Comme nous sommes installés dans une impunité totale, les gens font ce qu’ils veulent.



Le Pr Mamadou Koulibaly dit qu’il a aujourd’hui honte d’être appelé intellectuel contrairement au passé. Qu’en pensez-vous ?

Il a sa part de responsabilité dans ce déclin parce qu’on a vu des intellectuels à des débats à l’Assemblée nationale où lui-même était présent qui ne ressemblaient pas du tout à un débat d’intellectuels. C’était des débats passionnés et passionnels entre des partisans d’un parti qui voulaient faire passer des messages. A partir de ce moment-là, qu’est-ce qu’on fait ? L’intellectuel pouvait à ce moment précis prévoir les conséquences de cette mauvaise loi, parce que gouverner, c’est prévoir. Si la République a démissionné, on ne doit pas dire aux intellectuels et aux universitaires de s’engager. C’est au Parlement qu’on élabore les lois et elles doivent être incolores et à valeur universelle et impersonnelle. Les responsabilités sont à partager entre ceux qui dirigent et qui sont considérés comme intellectuels. Nous les enseignants avons aujourd’hui honte parce qu’on dit que ce sont les enseignants qui sont au pouvoir mais je vous garantis que ce ne sont pas les enseignants qui sont bénéficiaires de ce pouvoir. Le Pr Mamadou Koulibaly peut peut-être avoir raison parce qu’ils ont UN parcours maintenant et ils ont des comptes à rendre et c’est plus grave pour un intellectuel au pouvoir plus qu’un analphabète parce que l’intellectuel sait d’où il vient et où il va. Je me rappelle, quand le siège du journal 24 heures a été brûlé, quelle a été sa réaction ? Un intellectuel a-t-il le droit de brûler un organe de presse, fut-il un organe de l’opposition ? A-t-il le droit de tuer impunément l’autre parce qu’il pense autrement ? On a tout vécu avec les intellectuels. Les directions politiques ont aussi démissionné, pourtant elles ne sont pas toutes forcément tenues par des intellectuels. Tout le monde a gardé un silence religieux par rapport au massacre qui s’opérait autour de nous. Les intellectuels qui se sont battus pour maintenir l’université de Bouaké en vie sont remerciés en monnaie de singe. Les frais de leur mission ne valent même pas le voyage de certaines personnalités, mais on ne les paie pas. Mais l’intellectuel, c’est aussi quelqu’un qui vit et qui mange. La pensée a été même supprimée dans notre pays. Rappelez-vous l’Ascad (Académie des sciences et des cultures africaines et de la diaspora) a été créée au plus fort de la crise, mais quelles ont été les prises de positions de l’Ascad par rapport au massacres qui s’opéraient chaque matin ?



Vous êtes membre de cette académie, pourquoi n’avez-vous pas réagi devant cet état de fait ?
Il y a un président. Quand la tête est là, le genou ne porte pas le chapeau. Même si on était au stade de création, on sait quand même que l’intellectuel doit prendre position par rapport à un ensemble de faits dans la société. Certes qu’ils ont le droit de réserve, mais le seul qui a pu parler et écrire, c’est le Pr Samba Diarra. Après ça le Pr Kotchi qui a répondu à des accusations portées contre lui dans un journal a lui aussi été menacé. La menace pèse sur tout le monde.»

Propos recueillis par Traoré M Ahmed

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