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samedi, 10 janvier 2009

Tanella Boni, poète, philosophe, romancière, nouvelliste, critique littéraire et critique d`art : "L`éducation doit être au centre de tout nouveau projet de société"



Samedi 10 janvier 2009
L'intelligent d'Abidjan


Née à Abidjan, Tanella Boni est professeur titulaire de philosophie à l’université d’Abidjan depuis 1994. Titulaire d’un doctorat de troisième cycle en philosophie et d’un doctorat ès Lettres de la Sorbonne, elle est poète, philosophe, romancière, nouvelliste, critique littéraire et critique d’art. Hormis ses charges d’enseignement et de recherche, elle a occupé de nombreuses fonctions dans son pays et dans le monde francophone. Son dernier livre est un essai paru aux éditions du Panama en mars 2008 : ‘’Que vivent les femmes d’Afrique ?’’. Prenant prétexte de cet ouvrage, la femme de lettres donne dans cet entretien son remède pour une Afrique plus conquérante et la place de la gent féminine dans les sociétés africaines.

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Peut-on envisager des mutations profondes en Afrique sans que cela ne passe par des processus violents ?
Je pense que nous manquons de projets de société. C’est-à-dire qu’en tant qu’Africains on se plaît à dire que l’on manque de repères, néanmoins on pourrait essayer d’aller de l’avant. Or il est vrai que c’est difficile de le faire quand on n’a pas de vision d’avenir. Il me semble que le problème c’est cela. On ne peut s’arrêter au fait qu’il existe déjà de nombreux problèmes à résoudre et que l’on ne doit s’occuper que de cela. Certes, la situation est grave sur le plan économique et alimentaire. Mais cela est matériel. Pour aller plus loin, il faudrait être armé intellectuellement et pour le faire on a besoin d’être éduqué. Donc on butte toujours sur la question fondamentale de l’éducation. L’éducation doit être au centre de tout projet de société. Et précisément, en cela, on manque de vigilance. Encore une fois il ne s’agit pas d’injecter de l’argent dans un domaine sans plans et sans missions. Cela veut dire qu’il faut repenser nos systèmes éducatifs. Réfléchir aux valeurs et aux modèles. Si on doit aller de l’avant, cela ne pourra pas se faire avec des délinquants. Mais l’on sait aussi qu’on devient délinquant quand on n’a rien dans le ventre, au propre comme au figuré. La question de la sécurité, à tous points de vue, est importante. Voilà les priorités. A un moment donné il faut avoir à l’esprit que c’est cette jeunesse qui va constituer les garde-fous de demain. Un pays, un continent, reposent sur des femmes et des hommes libres qui seront capables de concevoir, avec un esprit critique et beaucoup de courage, de nouveaux modèles. Voilà ce qu’il faut pour relever un continent. Mais pour que l’on s’en sorte, encore faut-il être capable d’accepter qu’il y a quelque chose qui ne va pas et que ce n’est pas fondamentalement lié à l’avoir, mais plutôt à la manière de penser, d’être et de voir le monde.


N’est-on pas en droit de penser que certaines intellectuelles et économistes seraient à même de faire gagner du temps à ce continent ?

Les femmes ont effectivement le potentiel pour être efficaces. Mais l’autre problème que l’on rencontre, c’est celui d’avoir l’impression que les choses n’avancent pas. Car dans nos sociétés, les systèmes de relations sont tels qu’on peut se demander si les personnes compétentes sont aux postes adéquats. Des femmes d’accord, mais lesquelles ? Je serais tentée de reprendre le titre d’un film d’Anne- Laure Folly,Femmes aux yeux ouverts. Or quand une femme est identifiée comme telle, on la met sous l’éteignoir. Ce n’est pas parce que les femmes capables de faire avancer les choses sont inexistantes ; la question est plutôt de savoir si elles accèdent vraiment aux postes de décision. En 1995, à Beijing, lors de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes, les gouvernements ont décidé de porter à 30% le taux de participation des femmes à des postes de décisions à l’échelon international, afin que cette masse critique permette à d’autres femmes de jouer un rôle déterminant dans l’élaboration des politiques. Elles peuvent diriger, changer les choses, mais accepte-t-on qu’elles pensent en Afrique ?


A l’instar d’autres hommes, de nombreuses intellectuelles viennent grossir les rangs de la diaspora. Quelles sont les raisons de ces expatriations ?

La question n’est pas simple. On souhaiterait être plus efficace sur place mais il faut compter avec les injonctions politiques. On revient toujours à cela. Car la gent politique a la mainmise sur tout ce qui se pratique, sur tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Si on est capable de résister sans être récupéré, de développer une autonomie financière et dans le même temps de continuer son travail sur le plan intellectuel, c’est acquis. Mais cela n’est pas aisé. Autre chose, quand on reste sur place et que l’on veut travailler sérieusement, il me semble que cela doit gêner beaucoup de gens. Car pour bon nombre, on fait partie d’une élite. En tant que tel, on attend de vous que vous rejoigniez ceux qui confondent reconnaissance et accumulation matérielle, unique signe extérieure de réussite. Car en fait c’est cela qui compte, et ça n‘est que cela. Le reste compte peu, il faut bien le dire. Et ce point est important. Les personnes qui fournissent des efforts intellectuels sont raillées et moquées. La société en fait des marginaux. Ce que je dis précisément, c’est que les personnes qui pourraient apporter leur concours sont exclues de la marche des affaires, de la vision de nouvelles alternatives. C’est-à-dire que l’on fait en sorte de faire croire qu’ils ou elles n’ont pas leur place dans la construction de leur pays. On pense que les gens qui construisent sont ceux qui doivent adhérer ou chanter. D’ailleurs j’emploie ces termes dans mon premier roman, « Une vie de crabe » paru en 1990. Si l’on devait utiliser la métaphore d’un match de football, voilà le constat que l’on fait. Soit on adhère et on chante, soit on chante et on adhère. Car dans les faits on ne peut pas rester spectateur et observer. Parce que cela n’est pas accepté. Et si vous ouvrez la bouche pour dire autre chose, c’est pire ! C’est peut-être ces raisons qu’il faut passer en revue avant de reprocher à certains intellectuels de quitter leur pays. Dans le même temps, nul n’ignore que l’on ne part jamais complètement.



Ceux qui partent ont-ils un engagement à tenir ?

Ceux qui ne sont pas sur place ont une lourde mission. Il est de la responsabilité de chacun de maintenir le contact. Encore une fois, je ne parle pas des choses matérielles, mais plutôt des choses de l’esprit et de la connaissance. De sorte que ceux qui sont sur place puissent s’ouvrir peu à peu à ce qui se fait à l’extérieur. Autre préoccupation : dans les universités mais aussi dans la pratique artistique, il y a un écueil à éviter : c’est l’enfermement ; le repli sur soi fait que l’on s’accroche aux acquis, à l’existant en ayant peur du changement. Donc quelle que soit la situation, on a une lourde responsabilité. Si on reste sur place, on résiste, mais pour combien de temps ? Est-ce à dire que l’on a les moyens d’exercer son activité ? Et quand on part, on peut observer des désastres. Des jeunes complètement perdus. Car il y a un problème d’identification, et de choix de système de valeurs. Il y a une dépréciation de sa propre image, de sa culture. Sur place, on dérange et à l’extérieur on est inexistant. Pour toutes ces raisons, nous devons relever le défi quel que soit l’endroit où nous nous trouvons.



Ne doit-on pas repenser la relation à l’autre, au pouvoir, à la domination ? Au fond, l’injonction de réussite matérielle n’est-elle pas une nécessité liée aux modèles économiques et sociaux mal adaptés et hérités de l’histoire ?

Il y a beaucoup de discours qui font en sorte que l’on n’arrive pas à aller de l’avant. Il est sûr que l’on a été colonisé mais il me semble que cela est dangereux de rester dans une situation de victime. Or ce raisonnement est tenu éternellement et c’est cela le vrai danger. Tant que l’on n’est pas capable de se dire « Bien sûr que j’ai été écrasé mais je vais me relever », comment voulez-vous envisager une autonomie ? Je reviens encore une fois à l’éducation. Dès la petite enfance, en famille et de l’école jusqu’ à l’université et au-delà, la formation qui continue à tous les âges de la vie est déterminante. Le rôle de la presse n’est pas à négliger dans l’éducation informelle. Ce sont ces discours ambiants que je qualifie de « faciles ». Car les autres discours n’ont que l’importance que l’on veut bien leur accorder. Djibril Diop Mambety a fait un travail remarquable qui va dans ce sens. Dans l’un de ces derniers films qui a pour titre « La petite vendeuse de soleil », il parle des exclus des rues, et en particulier des enfants qui vendent à la criée. L’héroïne de cette histoire est une fillette handicapée qui décide de vendre un journal nommé « Le soleil ». Elle se tient debout, fait front à son handicap malgré toutes sortes d’adversités. Ici, c’est un symbole très fort (même si ce journal existe dans la réalité). Ce film est une leçon de courage. Notre part de responsabilité se situe là, dans l’obligation que l’on a de faire face.



Mais comment envisager cette relève quand les représentants du peuple ne jouent pas leurs rôles ?

Il y a un vrai problème autour de la confiance que le peuple accorde à ses représentants. On a besoin de locomotives, de modèles et de personnes, en qui on a toute confiance. Les discours vont bon train mais dans les faits il en est autrement et ce sont des millions de personnes qui en font les frais. Là encore il y a une question de responsabilités : chaque citoyen doit prendre les siennes et je dirai sans détour que, nos politiques doivent prendre leurs responsabilités. Seulement on peut se poser la question de savoir s’ils sont prêts à les prendre. Etant donné qu’il y a des intérêts à la clé, on peut s’interroger sur cela. Par ailleurs, il n’y a pas de société civile en tant que telle pour faire face à la politique politicienne. Il y a une nécessité de sociétés civiles responsables et non pas « pour la forme ». On en revient toujours à la même chose. La question du pouvoir est centrale. La confusion entre la sphère familiale, clanique et politique est récurrente. La plupart du temps règne l’amalgame entre le privé et le politique. Mais une question reste entière : c’est celle de savoir si c’est ainsi que l’on doit gouverner.



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