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mardi, 09 décembre 2008

Le FPI, le tribaliste et l’Etat

EDITORIAL in LE PATRIOTE du 12/10/2008

« (..) Après l’affichage des résultats des agents qui ont été recrutés pour exécuter l’opération, on se rend compte qu’il y a, parmi eux, plus de militants RDR que de militants des autres partis politiques. On dénombre au moins 30%, voire 40 à 50% de militants RDR agents d’identification dans certaines communes. Hier, au Nord et à Bouaké, au cours des audiences foraines, l’opposition a donné, à des milliers d’étrangers, le jugement supplétif ivoirien ». Il y a quelques jours, l’organe d’information du FPI ouvrait ses colonnes au secrétaire national de ce parti chargé des questions électorales, auteur de ces propos.




Sokoury Bohui n’a guère voulu paraître homme à porter des gants. Et il ne les pas portés pour dire haut à la face du monde, ce qui se marmonne au cours des réunions de son parti ou dans les couloirs du Palais. A savoir que l’opération d’identification des populations, démarrée il y a quelques jours, est favorable au RDR. Une conviction qui ne peut que le rendre amer et pour le moins menaçant. Et le voici donc qui brandit le chiffon rouge de la guerre, ni plus ni moins. « Si toutes ces manœuvres obéissent à un plan B que l’opposition a en tête, c`est-à-dire organiser une vaste opération de fraudes avec le concours de l’opérateur technique SAGEM, qu’elle se ravise, car elle trouvera sur son chemin des Ivoiriens debout pour défendre leur pays comme ils l’ont fait pendant l’attaque de septembre 2002 ». Traduction claire et limpide : le FPI se prépare à agir exactement comme ses militants et les forces de défense à sa solde ont agi au lendemain du déclenchement de la crise du 19 septembre 2002. C’est-à-dire, faire la chasse à une partie de la population jugée complice de « l’attaque contre la Côte d’Ivoire » que représenterait, dans l’esprit de Sokoury, le geste civique d’enrôlement, pour peu que leurs auteurs affichent la tare congénitale et fatale du patronyme à consonance nordique. C’est aussi simple que cela. Les propos du responsable des questions électorales du parti au pouvoir visent, au-delà de l’opposition, les militants du RDR.
Sinon comment expliquer, alors que le recrutement des agents par les différentes structures ne s’est nullement faite sur des bases politiques, ce monsieur décrète que « 50% des agents sont militants RDR » ? Si ce n’est pas un jugement à base purement patronymique – donc tribal et ethno-réligieux – comment peut-il affirmer cela ? Comment peut-il porter un jugement aussi grave ? Si ce n’est pas pour jouer sur la fibre ethnique et religieuse et exacerber les passions entre les composantes sociologiques du peuple ivoirien, comment Sokoury peut-il se permettre cette sortie ? Si ce n’est pas pour replonger la Côte d’Ivoire dans le spectre de la guerre, comment cet homme peut-il tenir un tel discours ?
Du reste, les effets escomptés n’ont pas tardé. Des étudiants de la FESCI, joignant l’acte à la parole, se sont déportés sur les lieux d’enrôlement, saccageant le matériel, brutalisant le personnel et emportant les valises de la SAGEM. Résultat : le processus d’identification, parti lentement est pratiquement grippé. La peur se sent partout. Et c’est le moment que les éternels arbitres qui refusent de brandir le carton jaune à temps, afin de prévenir tout dérapage, sortent de leurs bureaux pour appeler au calme. A vrai dire, que fallait-il attendre des propos profondément irresponsables de Sokoury Bohui ?
Au FPI, le tribalisme est la chose la mieux partagée. Laurent Gbagbo s’en est servi comme fonds de commerce et stratégie politiques pour accéder au pouvoir. Habitué aux coups de pub, le chef de l’Etat avait annoncé une loi sur le tribalisme. En juillet, les députés se sont réunis et ont fait droit au vœu de Laurent Gbagbo, votant, à l’unanimité, une nouvelle loi "plus dissuasive et plus efficace" contre la xénophobie, le racisme et le tribalisme, "au souci de créer la cohésion, nécessaire à l'édification d'une société ivoirienne unie et moderne".
"Pour diverses raisons (politiques, économiques, religieuses, culturelles) des individus tiennent des propos ou posent des actes à caractère raciste, tribal, ethnique ou xénophobe de nature à fragiliser les nécessaires unités et cohésion nationale », explique l’exposé des motifs. Beaucoup ont applaudi. Mais, des observateurs sont restés circonspects. Car, en Côte d’Ivoire, ce genre de lois, ne servent que le temps des débats parlementaires puis sont rangés au placard face aux enjeux politiques. Sokoury Bohui, lui-même législateur, vient de leur donner raison. Les propos qu’il a tenus et qui ont embrasé le front de l’identification, tombent, ni plus ni moins sous le coup de la Loi de Juillet 2008. Cataloguer des citoyens dans un parti politique du fait de leurs noms ou leur accoutrement, est un acte tribal « de nature à fragiliser les nécessaires unités et cohésion nationale ». Les vieilles habitudes ont la peau dure, dit-on. Pour le FPI, la catégorisation des Ivoiriens est le seul terreau fertile sur lequel il peut prospérer.
Le député Sokoury Bohui aurait dû se retrouver devant les tribunaux pour de tels propos qui, s’ils avaient été tenus par un cadre de l’opposition, auraient soulevé le courroux du procureur de la République. Mais, il n’y plus d’Etat responsable dans ce pays où chacun fait ce qu’il veut, tue qui il veut, vole les biens publics et pille les caisses sans sourciller.
Autant le dire, la Côte d'Ivoire, qui traverse depuis plus d'une décennie, une grave crise identitaire n’est pas encore sortie de l’ornière. Les forces du mal sont encore là, bien présentes qui l’empêchent de voir le bout du tunnel. A ce rythme, l’opération, « kalach contre papier » est vouée à l’échec. Si, comme les différents accords l’ont indiqué, la guerre que nous vivons, est effectivement identitaire, c’est qu’elle a encore de beaux jours devant elle
PAR CHARLES SANGA


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